6 février 2013

TUNISIE : TUER DISENT-ILS !

L’avocat Chokri Belaïd (48 ans)  dirigeait le Parti des patriotes démocrates unifiés. Membre du Front populaire, cette coalition est donnée par les sondages les plus récents comme la troisième force politique du pays. Il a été assassiné aujourd’hui, 6 février, par un homme qui aurait tiré sur lui à quatre reprises avant de s’enfuir sur une moto conduite par un complice. Telle est, en tout cas, la version du porte-parole du ministère de l’Intérieur, dirigé par un militant du parti islamiste Ennahdha de Rached Ghannouchi.

Chokri Belaïd

Ce dernier a été nommément désigné et à plusieurs reprises par le défunt Chokri Belaïd comme étant à la tête de la tendance dure du mouvement ; celle qui couve les salafistes et protège les « ligues de protection de la révolution ». Selon le militant assassiné, il existe en effet au sein d’Ennahdha une tendance patriotique, incarnée par l’actuel chef du gouvernement, Mohamed Jebali. Mais chaque fois que ce dernier a fait un geste en direction de l’opposition laïque, ou recherché le dialogue avec la centrale ouvrière, l’UGTT, son action a été aussitôt sabordée par des actions violentes comme l’attaque du siège de l’UGTT, le 4 décembre dernier, par les « Ligues pour la protection de la révolution ».

Chokri Belaïd peut être considéré comme l’antithèse de Ghannouchi, l’homme qu’il combattait avec constance et courage. Les deux appartiennent à la Tunisie profonde qui s’est soulevée contre Ben Ali. Ils sont d’abord venus à la politique par l’engagement nationaliste arabe aux côtés du Baath. Chokri Belaïd a évolué vers une approche démocratique des problèmes politiques reposant sur une vision moderne des luttes sociales et avec une approche progressiste et populaire. Il a toujours milité dans son pays, de Bourguiba à Ben Ali, en défendant notamment les victimes de la répression politique. Rached Ghannouchi, lui, a évolué vers l’islamisme politique et la violence « révolutionnaire » dans le sens fasciste du terme. Exilé, il a été recueilli à Londres par les services secrets britanniques et par le Qatar, le cheval de Troie matelassé de dollars des intérêts anglo-saxons et sionistes. La chaîne satellitaire du Qatar a imposé à l’opinion tunisienne Ghannouchi et son compère Marzouki, l’actuel président provisoire de la République, comme les opposants « halal » du régime de Ben Ali, avec d’autres parachutés, à l’image de l’actuel ministre des Affaires étrangères ou celui de l’Enseignement supérieur.

Chokri Belaïd incarnait une tradition nationaliste tunisienne bien ancrée, travaillant main dans la main avec l’UGTT et n’ayant pour perspectives que le développement de la Tunisie dans son environnement maghrébin. Ghannouchi, du moins l’aile qu’il anime, œuvre dans le cadre d’une internationale islamiste qui veut entraîner la Tunisie dans une révolution globale qui vise l’établissement d’un grand État islamique de la Mauritanie jusqu’au Golfe arabo-persique. Cet homme qui a le vrai pouvoir en Tunisie est au service d’un dessein si ambitieux qu'il peut  justifier toutes les violences.

Une grande responsabilité incombe également  à l’actuel président provisoire dont la fibre patriotique est des plus fragiles. Dans le site, Tunisiawatch, il préconisait, en 2010, la mise de la Tunisie sous la tutelle de l’ONU  préférable, selon lui, à sa « colonisation interne » par le régime de Ben Ali. Il avait d’ailleurs, dans sa solitude d’exilé, dessiné un nouveau drapeau pour la Tunisie répondant à ses souhaits : moitié emblème de l’ONU, moitié emblème tunisien.

Dans un discours télévisé, prononcé le 4 février, deux jours avant l’assassinat de Chokri Belaïd, il a dit en substance que le pays doit « avoir un sentiment de fierté de vivre une crise, car c’est une crise créatrice ». Les transitions, a-t-il ajouté sont dures et peuvent durer des années voire des décennies.  Quoi qu’il en soit, a-t-il encore dit « nous sommes tous sur le même bateau. S’il coule, nous coulons tous » !

De telles réflexions laissent pantois. Elles peuvent à la limite être mises sur le compte d’un intellectuel gagné par la trouble idéologie néoconservatrice étasunienne dite du « chaos créateur », à laquelle nous devons déjà la destruction de quelques pays. Mais cela prouve bien que ce  président  si particulier n’est pas gêné d’être à la tête d’un pays (ou dans un bateau) qui peut être promis à la destruction.
Commentant ce discours,  Chokri Belaïd à la veille de son assassinat, avait souligné que le peuple, confronté à des problèmes concrets de subsistance, attendait des réponses à ses problèmes et, surtout, une « feuille de route » pour pouvoir au moins entrevoir un horizon.
Le président provisoire a encore dit : « la sécurité existe sous les dictatures, mais c’est une sécurité factice ». Autrement dit : tout vaut mieux que la dictature, y compris l’insécurité! Et en Tunisie, l’insécurité touche tous les domaines, y compris alimentaires (pénurie de lait, de viande, etc.) Sont-ce là les directives qu’on attend d’un homme d’État? Et que penser de la confusion qu’il fait entre le système démocratique, instable il est vrai et fragile, et l’état d’insécurité réelle qui gangrène le pays ? Depuis quand la démocratie est-elle synonyme d’insécurité ?
Or, cet homme venu à la politique par la filière des droits de l’homme est, avec Ghannouchi, celui qui défend le plus les tristement célèbres « Ligues de protection de la révolution ». Le défunt Belaïd qui a été à maintes reprises l’objet de leurs attaques, a précisé à la télévision, la veille de son assassinat qu’ils forment une organisation structurée, avec des cellules dans tout le pays qui recrute parmi les anciens criminels, les policiers et les hommes de main de l’ancien régime ainsi que des salafistes.  Ce sont ces milices qui attaquent régulièrement les politiques et les militants, les artistes et les journalistes, agressent les syndicalistes, font irruption dans les meetings politiques et les réunions associatives et ont déjà tué il y a peu de temps un responsable politique et syndical, Lotfi Nakdh ; meurtre dont ils ont été innocentés, non devant les tribunaux, mais par un communiqué du mouvement de Rached Ghannouchi ! Qui plus est, toutes ces exactions ont eu lieu en présence d’une police totalement passive qui n’intervenait qu’une fois les agresseurs retirés.

Une violence multiforme est partout présente. Sur les réseaux sociaux, et depuis les mosquées des appels au meurtre sont régulièrement lancés. Il n’est donc pas surprenant que l’on passe à l’acte. Quels que soient les coupables, ils bénéficient de cette ambiance délétère et du désarroi qui s’installe dans un pays qui se délite. 

Comme pour donner raison au jugement du regretté Chokri Belaïd sur Hamadi Jebali, le chef  du gouvernement, ce dernier a réagi à chaud en annonçant ce que tout le monde attendait depuis des mois et que Ghannouchi s'employait à empêcher : la constitution d'un gouvernement de technocrates non habilités à se présenter aux prochaines élections, avec pour tâche le redressement du pays et  la préparation des  élections dans  les meilleures conditions.


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