30 mars 2013

BATAILLE DE SYRIE : LA FOLLE ACCÉLÉRATION

 “C'est un grand rêve que de pouvoir vivre tranquilles comme nous l'avons toujours fait”
Un soldat syrien.

Dans les deux semaines qui ont suivi le deuxième anniversaire de son déclenchement, le 15 mars 2011,  la crise syrienne a été au centre d'une folle accélération des événements. 

Nombre d'observateurs bien placés avaient parié sur une évolution de la tragédie syrienne vers une solution sous l'égide des États-Unis et de la Russie dans l'esprit des accords de Genève du 30 juin 2012. Signés par les ministres des Affaires étrangères des cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, de la Turquie et des pays de la Ligue arabe, ces accords avaient formulé les principes d'un règlement prévoyant notamment la mise en place d'un gouvernement de transition réunissant toutes les parties en conflit. La nomination de John Kerry au Département d'État américain, en remplacement de Hillary Clinton, malgré l'opposition acharnée du lobby israélien, avait semblé aller dans ce sens, tout comme d'ailleurs la désignation tout aussi difficilement obtenue de Chuck Hagel au Département de la Défense (Pentagone), puisque cet homme est connu pour son opposition aux expéditions militaires à l'étranger. Mais ces signes étaient trompeurs parce que le Système dont Obama est la chose obéit à une logique qui le pousse  à la confrontation frontale avec tout ce qui lui résiste. La Syrie étant  le révélateur de cette logique qui désigne la Russie et la Chine comme l'incarnation de l'opposition à la volonté de ce Système, Obama en est donc réduit à manifester le reniement occidental de la parole donnée.

Nous le savons depuis au moins les élections palestiniennes qui ont porté le Hamas au pouvoir que l'Occident bafoue ses propres lois quand elles ne jouent plus en sa faveur. Il renverse la table et cesse de se comporter comme quelqu'un de responsable et de fiable pour se transformer en dangereux hors-la-loi. Cette situation inconfortable le conduit ensuite  à multiplier les provocations  pour pousser ses adversaires à la faute et leur dénier le droit de se poser en défenseurs de la règle du jeu.
C'est cette logique qui gouverne Obama et les autres dirigeants occidentaux.
Elle repose fondamentalement sur la duplicité et sur l'obstination à rejeter la loi internationale comme étant égale et valable pour tous. Il est résolu à lui substituer la loi non-dite de la politique des deux poids deux mesures qui contient en germe, et comme une conséquence inévitable, la coupure du monde en deux, en une partie dominante et en une partie dominée.
C'est une logique  en contradiction avec l'idéologie proclamée de globalisation — ou de Nouvel Ordre Mondial — mise en avant par les propagandistes occidentaux, car elle est opposée au dualisme qui vient d'être souligné.
La représentation politique et médiatique occidentale de la réalité occulte cette puissante logique sous-jacente su Système et lui substitue des simulacres à tous les niveaux. Cela conduit,  — conséquence lourde de périls —, au maintien de l'opinion occidentale dans l'incompréhension des raisons derrière le comportement de la Russie et de la Chine, sans parler de celui des dirigeants de la Syrie dont le gouvernement est jusqu'à nouvel ordre membre siégeant à l'ONU et bénéficiant à ce titre de la coopération entière de tous les organes de cette institution. Ce qui, en soi, frappe d'illégalité toute tentative de lui substituer d'autres représentants.

Il faut rappeler ces vérités sans cesse occultées ou combattues par des parties, occidentales et arabes qui n'ont pas le courage de mettre ouvertement en cause la légalité internationale, mais dont toutes les actions visent à en saper les fondements au nom de la logique d'un Système occidental qui n'admet pas de concurrents.

Ce rappel  est nécessaire à la compréhension des significations de la succession des évènements qui ont accompagné l'entrée de la tragédie syrienne dans sa troisième année.

Le premier évènement d'importance réside dans la visite du président Obama en Israël. Obama Ier ayant consacré sa première visite à l'étranger après son élection pour aller au Caire  prononcer un discours d'ouverture à l'endroit du monde musulman; Obama second a  consacré sa première visite à Israël après sa réélection pour effacer publiquement tout ce qu'il a osé entreprendre au cour de son premier mandat : sa main tendue aux musulmans,  ses tentatives de geler la colonisation de la Cisjordanie, son audacieuse référence aux "frontières de 1967"… Tout a été gommé avec des sourires de carnassier. Manifestant son alignement inconditionnel sur les positions de l'État sioniste, il a demandé  l'inscription du Hezbollah sur la liste des organisations terroristes. Il a ensuite sorti son téléphone pour appeler le Premier ministre turc Erdogan et le mettre en communication avec Benyamin Netanyahu, le chef du gouvernement israélien, scellant de manière hollywoodienne la réconciliation de la Turquie — celle de l'Otan, non du peuple turc — avec Israël.

La démission du Premier ministre libanais, Najib Mikati, est la conséquence directe de la première décision dans la mesure où le Hezbollah qui faisait partie de son gouvernement. perd une partie de sa légitimité politique et doit se se préparer, avec le Liban, à un "saut dans l'inconnu".
La deuxième conséquence de la réactivation de l'axe Turquie-Israël réside dans la décision d'Abdullah Oçalan, le chef du parti kurde PKK, de déposer les armes. Elle a été suivie par une déclaration de guerre d'une fraction des Kurdes irakiens contre le gouvernement de Bagdad allié de l'Iran et de la Syrie.
Israël et les États-Unis espèrent ainsi que les Kurdes de Syrie se rallieront à leur tour à cette politique. Ils font miroiter aux Kurdes dans leur ensemble une nouvelle politique à leur égard qui soulage provisoirement la Turquie de l'écharde kurde et contribue à resserrer  l'étau autour de la Syrie. D'autant que, dans la foulée, la CIA a reconnu être en train de former en Jordanie plusieurs centaines de combattants syriens en vue de les préparer à une prise du pouvoir en Syrie.

Toujours lors de son déplacement en Israël, Obama a repris le mot d'ordre de la nécessité du départ préalable de Bachar al-Assad avant toute solution politique en Syrie tout en sachant que son Secrétaire d'État aux Affaires étrangères, John Kerry,  avait appelé l'opposition syrienne à négocier avec le président Assad (1). Ainsi, tandis que John Kerry paraît s'exprimer, le 12 mars, en conformité avec les  accord conclus avec la Russie, son président en personne le désavoue le 20 mars et prône une attitude totalement opposée à la sienne et à celle de la Russie!
Comment, dans ces conditions se fier à eux ?

Vous chercherez en vain, ou alors avec difficulté, la déclaration de John Kerry dans les médias occidentaux. Elle a été totalement occultée. Elle ne semble manifestement pas destinée  à l'opinion occidentale, mais procéder d'une tactique qui joue de la bonne foi de John Kerry pour laisser croire que son option reste malgré tout "sur la table". Ceux qui n'en veulent pas, c'est-à-dire les Français, les Britanniques et leur clientèle parmi les chefs d'États arabes sont invités à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour la faire échouer. Ce qui explique l'empressement subit des dirigeants de Paris et de Londres à vouloir armer l'"opposition" syrienne malgré l'embargo européen sur les armes et  l'opposition de Berlin aux tentatives de le lever (2). Pour ajouter encore à la confusion du paysage politique occidental, le même John Kerry a été dépêché de façon impromptue dans un voyage à Bagdad pour sommer les autorités irakiennes d'empêcher les armes iraniennes de parvenir en Syrie. Confrontées  à l'escalade de plus en plus meurtrière d'un terrorisme anti-chiite  supervisé par les services saoudiens, les autorités irakiennes savent que les menaces de Washington se traduiront en cas de refus par des violences plus grandes encore et finiront par réserver au pays le même sort que celui de la Syrie. Quoi qu'il en soit, cette première rafale d'initiatives vise ostensiblement à faire monter les enchères en mobilisant tous les voisins de la Syrie contre le régime de Damas, sans en omettre aucun. C'est une tentative d'encerclement en règle dont il faudra se souvenir lorsqu'il s'agira d'aborder ses conséquences au niveau des réactions de la Russie.

UN SOMMET DE L'OUTRECUIDANCE ET DU RIDICULE

C'est dans ce contexte qu'un sommet ordinaire de la Ligue arabe s'est ouvert le 24 mars à Doha, la capitale du Qatar. Tout le monde sait que la Ligue arabe ne représente rien et qu'elle n'a rien à son actif depuis sa création sur la base d'une initiative britannique. C'est un décorum et un espace où les divers dirigeants arabes pouvaient se surveiller et s'affronter et affirmer symboliquement leur appartenance à une même aire géopolitique et culturelle. Dans le fond, la Ligue arabe a cessé d'être légitime dès le moment où elle a réintégré l'Égypte en son sein malgré sa paix séparée avec Israël et en maintenant son siège au Caire, non loin de l'ambassade de l'État sioniste. Malgré cela, ses membres ont continué à maintenir cette façade de leur unité symbolique. La décision de suspendre provisoirement la Syrie de la Ligue, à l'initiative du Qatar, intervenue en novembre 2012, était entachée d'illégalité car un membre fondateur ne pouvait être suspendu selon la Charte. Mais à Qatar, le 6 mars, un pas supplémentaire a été franchi en décidant de confier le siège de la Syrie à l'opposition syrienne" , c'est-à-dire à la "Coalition de Doha" non élue par le peuple syrien et ne représentant que les ennemis de la Syrie. Cela , au moment où l'État syrien existe et est reconnu internationalement! Mais qu'à cela ne tienne, les Arabes de Doha passent outre la loi et le bon sens, exactement comme font leurs maîtres de Washington, Londres, Ankara et Tel-Aviv!

Auparavant, et sur l'injonction des États-Unis, la Coalition de Doha avait élu à Istanbul  un "gouvernement syrien provisoire en exil" dont la direction a été confié à un Kurde de nationalité étasunienne sorti comme un lapin du chapeau d'Obama. C'est un nommé Ghassan Hitto qui a quitté la Syrie pour fuir le service militaire et n'y a plus mis les pieds depuis trente ans. C'est lui, désormais, qui est son premier ministre "légitime",  "élu" par 35 voix sur 49 membres d'un conclave de représentants de la diaspora syrienne portés à bout de bras par Washington, Paris, Londres, Istanbul, Riyad et Doha qui ont désavoué ainsi le chef de la Coalition de Doha, Ahmed Moezz al-Khatib, coupable d'avoir pris John Kerry aux mots en se déclarant prêt à négocier avec Bachar al-Assad.
Le nommé Hitto, aussitôt "élu", s'était d'ailleurs empressé de rejeter toute idée de négociation avec le régime de Damas. Logiquement, Moezz al-Khatib a alors démissionné de son poste. Mais, malgré cela, il a été quand même forcé à occuper le siège de la Syrie lors de ce sommet du ridicule arabe à Doha, pour maintenir coûte que coûte une unité de façade à l'"opposition" et pour ne pas imposer aux téléspectateurs qui continuent de regarder Al-Jazira un représentant "légitime" de la Syrie qui n'a même pas la nationalité syrienne!
Évidemment, un tel cirque ne pouvait pas être cautionné par l'Algérie qui garde prudemment ses distances à l'égard d'une institution qui prône le renversement d'un gouvernement arabe légitime. L'Irak a formulé des réserves, n'étant pas en mesure d'aller jusqu'à l'affrontement frontal avec les maîtres actuels de la Ligue. Le Liban s'est réfugié derrière sa "neutralité". Pour ajouter encore à la confusion, il faut relever que parmi les États arabes supposés ne plus reconnaître que l'"opposition syrienne" comme représentant "légitime" de la Syrie, beaucoup conservent des relations diplomatiques avec Damas. Outre l'Algérie, l'Irak et le Liban, c'est le cas de la Jordanie, du Soudan, de l'Égypte, du Yémen, du sultanat d'Oman, du Yémen et de la Palestine.
En définitive il ne reste plus dans cette ligue arabe de véritables adversaires résolus de la Syrie en dehors de  l'Arabie saoudite, du Qatar, des Émirats arabes unis, de Bahrein, de la Somalie, de Djibouti, de la Libye, de la Mauritanie, du Maroc et de la Tunisie. Ce sont ces États qui sont concernés par la deuxième décision prise par le sommet de Doha appelant les participants à fournir des armes et tous les moyens en leur possession pour aider l'"opposition" syrienne. Les pétromonarchies fournissent déjà des armes et de l'argent et la Tunisie, la Libye et le Yémen envoient depuis longtemps en Syrie des combattants takfiristes à profusion.
À  quoi rime alors un tel sommet ?

Il s'efforce de donner un simulacre de légalité à des activités contraires à la légalité internationale, aux dispositions de l'ONU et aux Accords de Genève du 30 juin 2012. Un simulacre de "gouvernement syrien" né au forceps est proposé en lieu et place d'un gouvernement réel et légitime, sur la base d'une légalité arabe de pure forme qui contrevient fondamentalement à tous les usages, lois, chartes et coutumes aussi bien arabes qu'internationales! Voilà à quoi sont conduits certains États arabes pour justifier la poursuite de leur soutien à des groupes terroristes avérés en Syrie dont le plus important, comble du cynisme étasunien, est inscrit par Washington sur la liste des organisations terroristes : le Front al-Nossra. Dans ces conditions, la France et la Grande Bretagne n'ont même plus besoin de la levée de l'embargo européen sur les armes. Elles peuvent se contenter de vendre leurs armes aux autorités de Ryad et de Doha qui se chargeront de les convoyer en Syrie via la Turquie ou le Liban.

Un tel acharnement arabe renvoie en dernière analyse à la terreur que l'Iran — et l'axe qu'il forme avec le Hezbollah et la Syrie et qui peut être rejoint par l'Irak —, inspire aux monarchies du Golfe et à leurs protecteurs. Cette terreur tourne au cauchemar chez les Saoudiens à l'idée qu'ils ne puissent plus pouvoir compter sur le soutien des États-Unis pour terrasser l'Iran comme ils l'ont fait avec l'Irak. Et ils sont les seuls à croire encore aux rodomontades d'Israël et à ses menaces régulières d'un raid foudroyant sur l'Iran, alors que cette posture des dirigeants de Tel-Aviv ne sert qu'à pousser les Arabes dans les bras d'Israël! Mais cet État n'est pas en mesure de se lancer dans une telle aventure, à cause de ses risques bien sûr, mais aussi pour ne pas défier la Russie et  la Chine, deux membres permanents du Conseil de sécurité garants de la légitimité d'Israël et engagés à ce titre à défendre sa sécurité dans ses frontières reconnues. À la différence des Arabes de la Ligue de Doha, les Israéliens ne mettent pas leurs œufs dans un seul panier. Pour s'en convaincre, il suffit de voir avec quel soin Tel-Aviv s'emploie à nouer patiemment et méthodiquement des liens avec Moscou et Pékin, à tous les niveaux.

LES RIPOSTES SE METTENT EN PLACE

Le sérieux et la détermination de la politique de la Russie et de la Chine, est un point aveugle du regard occidental et, par conséquent, de celui des régimes arabes dont la survie dépend de l'Occident. C'est une réalité qu'ils ne veulent pas voir pour ne pas avoir à la reconnaître. Elle doit donc se développer et prendre de l'ampleur afin qu'elle puisse être visible par tous, bon gré mal gré.  Moscou et Pékin ont vu qu'il ne suffisait pas de rappeler aux Occidentaux et aux Arabes que toutes leurs initiatives, concernant la Syrie, contreviennent à la légalité internationale et mettent la paix mondiale en péril. Pour mettre l'Otan devant la gravité des risques qu'il avait pris avec sa décision d'installer des missiles Patriot aux frontières de la Turquie et de la Syrie, la Russie a du installer, pour la première fois hors de son territoire, des missiles Iskander en Syrie, servis par un personnel russe comme les Patriot le sont par un personnel allemand et hollandais. Les manœuvres de la flotte russe qui mouille désormais au large de la Syrie, visaient le même objectif. Mais, si le message a été sûrement bien reçu et compris par les militaires, il ne semble pas que les politiques aient suivi.
Leur réaction, comme on vient de la voir, a consisté dans l'armement de l'"opposition" et dans la radicalisation des positions des voisins immédiats de la Syrie avec un investissement encore plus grand des diplomates et des services spéciaux occidentaux, dans le but de faire imploser le pouvoir syrien de l'intérieur ou, à défaut, de le saigner jusqu'à son usure pendant le temps qu'il faudra.

Face à ces développements devenus tangibles après la réélection d'Obama, la Russie et la Chine se devaient de réagir.
Deux jours après la visite du président des États-Unis en Israël, Moscou a reçu la visite du nouveau chef de l'État chinois, Xi Jinping qui s'est prolongée du 22 au 24 mars, au cours de laquelle le dossier syrien a été évoqué. Le soutien de Pékin et de Moscou au pouvoir légitime de Damas réaffirmé. Mais, surtout, cette visite a été l'occasion de souligner la solidité des liens entre les deux puissances, leur renforcement aux niveaux économique et politique et l'élargissement de leur coopération militaire.
Chine et Russie coordonnent leurs politique sur la base de la stratégie chinoise qui consiste à concurrencer l'Occident sur son propre terrain et dans le cadre des institutions internationales qu'il a lui-même mises en place.

Deux jours après cette visite, les chefs d'États russe et chinois se sont retrouvés à Durban, en Afrique du Sud, pour un sommet du BRICS (26-27 mars) boudé par les Occidentaux pourtant invités comme observateurs.
À Durban, à l'occasion de ce sommet, comme à Téhéran lors du sommet des Non-Alignés, l'Europe et les États-Unis ont ostensiblement choisi d'ignorer les représentants de la  moitié de la population du globe; cela, alors que les décisions prises à Durban, ou seulement esquissées, sont appelées à mettre à mal les positions occidentales à tous les niveaux. Mais, auparavant, et au risque d'être long, il convient de redresser l'image déformée que, pour se rassurer sans doute, les médias occidentaux se font du BRICS, le groupe formé par le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud, qui a décidé de renforcer sa coordination politique afin d'intervenir de façon concertée sur les différents sujets soumis aux instances internationales.

UNE FORMATION À L'OPPOSÉ DE L'OCCIDENT

On raille, en Occident, ce groupement de puissances en mettant l'accent sur leurs différences liées à la géographie, l'histoire, la religion, les régimes politiques et, on n'ose pas toujours le souligner, aux différences ethniques. Cela veut dire que l'Occident ne conçoit pas qu'un pôle de puissances puisse être érigé sur autre chose que sur l'unité géographique, historique, religieuse, ethnique et politique… c'est-à-dire à son image. Que des puissances géographiquement  éloignées, dotées d'identités historiques, religieuses et politiques différentes et représentants des nations ethniquement variées, voilà qui défie une vision occidentale incapable de concevoir un monde multipolaire!
Que des civilisations, ou des cultures, puissent coexister en paix, s'équilibrer, se coordonner, trouver des compromis sur la base de la coopération semble inimaginable aux yeux d'un Occident qui promeut toutes les cultures, en dehors de la sienne, à ses musées qu'il a fort beaux et fort bien entretenus. Et pourtant, c'est ce monde esquissé par les BRICS qui repose sur tous les continents, représente à peu près toutes les civilisations, toutes les religions, toutes les couleurs de la peau. Ce monde esquissé par les BRICS est une révolution silencieuse et beaucoup, en Occident, commencent à le comprendre à l'appeler de leurs vœux pour les aider à sortir des impasses où l'Occident les a enfermés.

Cela dit, que s'est-il passé d'important à Durban ? Essentiellement deux choses. D'abord la volonté de ne pas laisser l'Afrique livrée aux prédateurs qui sont en train de la déchiqueter à belles dents, comme en République du Congo, en Libye, au mali, au Niger et ailleurs. Il faudra désormais compter avec les puissances du BRICS qui proposent aux Africains un autre modèle basé sur la coopération et le respect de leur souveraineté, mais aussi sur une offre économique plus avantageuse, un échange moins inégal, le tout accompagné de l'effacement de certaines dettes et d'une aide au développement. C'est tout le contraire des politiques occidentales lesquelles misent encore sur l'usage de la force, le chantage, les ingérences politiques et militaires et la corruption.

En Afrique donc, comme aux Nations Unies, les Occidentaux vont se trouver confrontés au choix de respecter la légalité internationale, en l'occurrence celle du marché, où d'essayer de la contourner. Mais comment ? Peuvent-ils transformer un continent en une autre Syrie? La question reste posée.

Le deuxième geste fort des BRIC à Durban a consisté à mettre sur la table le projet d'une banque commune qui serait, à leur échelle, une alternative au FMI et à la Banque mondiale qui sont dominés par le dollar et par les intérêts étasuniens et européens. L'avertissement est d'autant plus sérieux dans la mesure où il risque de mettre en difficulté les deux instruments occidentaux par excellence de domination des économies mondiales, particulièrement en Afrique et au Moyen-Orient. Que l'on songe seulement au rôle du FMI dans le soutien aux économies moribondes de la Tunisie et de l'Égypte, et même à celles des économies des États européens du sud et que l'on imagine qu'une banque du BRICS vienne proposer à tous ces pays son aide, sans contrepartie, avec même un effacement de leurs dettes! On comprendra alors l'ampleur du défi des BRICS. C'est la raison pour laquelle, le projet qui reste en discussion vaut surtout comme un avertissement et vise à ramener les Occidentaux à la raison.
Le message passera-t-il ? La question reste posée.

Enfin, à peine revenu de Durban, le 27 mars dernier, le président Vladimir Poutine a ordonné la tenue de manœuvres militaire à la flotte de la Mer Noire engageant 36 navires de débarquement et 7000 soldats qui devront être soumis à 500 km de marche forcée. Le chiffre de 7000 s'explique par le fait que les manœuvres avec plus de 7000 soldats doivent être annoncées à l'avance aux pays membres de l'Otan.
Que signifie cette décision et son caractère si brusque ?

Pour y répondre, il faut se reporter à la visite d'Obama en Israël et à ses conséquences qui impliquent davantage d'engagement de la Turquie dans l'étranglement de la Syrie et dans la politique visant à saigner ce pays de l'intérieur par un flot ininterrompu de combattants et d'armes. Ensuite, il faut regarder une carte de la région de la Mer Noire :


Où, sinon en Turquie, des troupes russes pourraient-elles débarquer ? Et à quoi correspondent ces 500 km sinon à la distance pour atteindre le nord de la Syrie? Cela veut dire deux choses. D'abord que la Turquie — et donc l'Otan — serait considérée comme un pays du champ de bataille si jamais le régime de Damas venait à être menacé, et que la Russie ne compte pas seulement sur sa flotte en Méditerranée pour défendre la Syrie, mais qu'elle est prête aussi à engager des moyens terrestres d'infanterie. Tout cela parce que les capitales occidentales ne veulent pas tenir compte de la position russe clamée sur tous les tons et à tous les niveaux : la Syrie de Bachar el-Assad ne doit pas tomber. La Russie fera le nécessaire pour cela. Poutine n'avait-il pas déclaré qu'il se battrait pour la Syrie "jusque dans les rues de Moscou"? Il aurait-il même dit récemment à Obama au téléphone, selon certaines sources, que la Syrie revêtait à ses yeux la même importante que Stalingrad lors de l'offensive allemande.

Obama, en Israël, a voulu placer la barre haute devant la Russie et la Russie lui a répondu.
Cela est-il suffisant pour que l'Occident consente à pendre Moscou au sérieux et à regarder la nouvelle réalité qui l'entoure, où va-t-il poursuivre sa fuite en avant?
La question reste posée.
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(1)  »We want to stop the killing. And they want to stop the killing. The world wants to stop the killing. And we want to be able to see Assad and the Syrian opposition come to the table for the creation of a transitional government according to the framework that was created in Geneva, the Geneva Protocol, which requires mutual consent on both sides to the formation of that transitional government. That’s what we’re pushing for. And to do that, you have to have President Assad change his calculation so he doesn’t believe he can shoot it out endlessly, but you also need a cooperative Syrian opposition to come to the table, too. We’re working on it, and we will continue to work on it.» (Extrait de la conférence de presse du 12 mars dernier de John Kerry. Texte officiel du Département d’État) 
(2)  « L'Iran et la Russie ne font qu'attendre un signal pour se mettre à exporter des armes (aux autorités syriennes) », a déclaré M.Merkel devant les journalistes à Bruxelles, le 15 mars.


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