3 mars 2013

MONDE ARABE : L'EXPLICATION PAR LES JOUEURS (4)

LE DÉFI IRANIEN


L'axe de la résistance qui s'étend depuis le Liban en  Méditerranée orientale jusqu'en Iran sur le Golfe arabo-persique, se déploie dans une continuité géographique qui recouvre la plus riche accumulation d'histoire humaine; berceau de découvertes aussi essentielles que  l'agriculture, l'irrigation, la navigation, l'écriture, le calcul et l'algèbre, la ville et …Dieu.

Aujourd'hui encore, la dimension spirituelle, point aveugle du regard occidental sur cette partie du monde, est essentielle à la compréhension de la dynamique historique qui y est à l'œuvre. La rage de détruire des armées de l'Otan — et de leurs mercenaires locaux aux noirs drapeaux —, n'épargne d'ailleurs pas le patrimoine archéologique. Cette rage n'a d'égale que l'impuissance à toucher l'esprit, ne serait-ce que pour l'impressionner. Sans l'esprit, cette force intérieure qui contrebalance la force brute, comment les Palestiniens auraient-ils pu résister sur près d'un siècle d'oppression au dépècement de leur patrie, à leur dépossession et à leurs innombrables malheurs ? Sans lui, comment l'Iran aurait-il pu se reconstruire en comptant seulement sur lui-même après avoir été entièrement dévasté et saigné à blanc ? 

Quand le président syrien Bachar al-Assad  a eu ces mots : "Souriya, Allah ha'miha" (La Syrie, Dieu la protège), il en avait laissé plus d'un perplexe parmi les marionnettistes de la terreur qui prennent son pays d'assaut et se repaissent du sang de son peuple. Ce Dieu qui la protège et lui donne le courage de résister, c'est le Dieu unificateur de l'humanité entière sans distinction aucune dont l'idée est née en Syrie. Cette expression  affirmative — c'est Dieu qui protège la Syrie — n'est pas une prière et le président syrien ne s'est pas posé en suppliant. Elle est autant une manifestation d'humilité que d' assurance et paraîtrait prétentieuse et arrogante prononcée par quelqu'un d'autre. 
C'est un acte de foi.

La même confiance tranquille irradie de la personne de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah. Elle aussi explique la douceur derrière la détermination indéfectible avec laquelle les dirigeants iraniens bravent et lèvent les obstacles mis devant leur chemin.

L'aspect spirituel n'est pas confondu ici avec l'orientation idéologique et il ne porte pas sur la relation avec le métaphysique mais seulement avec l'histoire dans laquelle le phénomène spirituel  revêt une fonction bien précise et joue un rôle tout à fait particulier. Il faut se référer par exemple à son action comme premier agent unificateur de l'Europe sous l'étendard de la chrétienté et, pour comprendre son importance actuelle au Moyen-Orient, il convient de comparer son action contre l'État sioniste et les puissances qui le soutiennent avec la Reconquista espagnole contre le royaume andalou.
Quant à sa fonction, elle se résume dans sa capacité reconnue de soulever les montagnes.

Ces précisions faites, il devient plus facile de comprendre à quel point la révolution islamique en Iran est  bien  le fil directeur véritable de tous les événements qui affectent la scène arabe, islamique et mondiale et dont le "printemps arabe" n'est qu'une dernière tentative venant après beaucoup d'autres pour essayer de la contrer et de contenir ses retombées.
  
1 —  la guerre.
Elle a consisté à chercher à étouffer dans l'œuf la révolution iranienne en utilisant  les acteurs arabes, israélien et occidentaux. L'Irak a apporté son armée, les autres ont fourni des armes — y compris chimiques — des renseignements et les dollars. Le scandale de l'Irangate a dévoilé à son époque l'étendue de la collision des intérêts saoudiens, israéliens et étasuniens autour de cette agression irakienne qui a dépassé en horreurs et en durée celles de la Première guerre mondiale.
Tout cela pour aboutir à un résultat strictement inverse. 

2 —  l'unilatéralisme occidental.
C'est celui qui a accompagné la grande illusion qui fit croire que l'effondrement de l'URSS, allait un avenir dominé par les Occidentaux et  leurs alliés.
Ce climat particulier a conduit les dirigeants arabes  à renoncer à la stratégie qui consistait à ne rien céder d'essentiel pour tout ce qui a trait à la cause palestinienne. La disparition de l'équilibre entre l'Est et l'Ouest les a placés face à un interlocuteur unique totalement aligné sur Israël. Comment pouvaient-ils  contraindre l'Occident qui s'estimait vainqueur de l'Union soviétique, à lâcher du lest sur l'affaire palestinienne ?
Ce fut la période où les États-Unis ont cessé de jouer leur prétendu rôle d'"honnêtes courtiers" entre Tel-Aviv et les capitales arabes. Ces dernières ont été invitées à faire davantage de concessions et de reculs. Elles ont été exposées à plus de pressions et de chantages pour accepter plus de bases militaires et pour acheter plus d'armes aussi coûteuses qu'inutiles.

Le petit Qatar était une proie facile. Avec sa très faible population d'autochtones, son pouvoir n'a pas de base politique. Il évoque plutôt à celui d'une bande de gangsters unis autour du chef qui détient la clé du coffre. C'est un pays qu'aucun État arabe ne pouvait prendre au sérieux, à commencer par ses voisins et nul ne pouvait imaginer à quel point il pouvait être malfaisant.Ce simulacre d'État était en effet un outil idéal pour les États-Unis et Israël qui eurent l'idée géniale d'y installer une chaîne de télévision par satellite destinée au lavage de cerveau des populations arabes. L'idée du lancement d' Al-Jazeera ne pouvait venir que de milieux occidentaux convaincus de l'avènement de la "fin de l'Histoire" et de l'inéluctable développement de la démocratie, du libéralisme et de nouveaux  marchés.

Les régimes du Moyen-Orient et du Maghreb pouvaient paraître — malgré leur souplesse d'échine — fossilisés et dépassés. Aux yeux de leurs protecteurs, ils sont devenus des obstacles après avoir été des soutiens. La meilleure façon de scier les branches sur lesquelles ils étaient assis avait consisté à ruiner leur légitimité en s'adressant directement à leurs peuples par le canal de la chaîne qatariote. C'était, rappelons-le, l'époque des "révolutions colorées" d'Ukraine et de Géorgie où il s'agissait d'utiliser les sentiments et le ras-le-bol populaires pour renverser les derniers régimes de l'époque soviétique. Cela explique le succès rencontré à ses débuts par la chaîne satellitaire du Qatar dans un monde arabe verrouillé par les médias de l'État. Elle répondait  à une attente et était accueillie par un public reconnaissant. Profitant de cette légitimité, elle pouvait plus facilement  répandre l'idéologie politique des Frères musulmans,— confiée aux soins du cheikh égyptien Al-Qaradawi — tout en alimentant le mythe d'Al-Qaïda. La chaîne avait l'exclusivité des communiqués et des vidéos que lui envoyait l'organisation djihadiste : Al-Jazeera les diffusait et la CIA les authentifiait et les accréditait. Le monde entier était obligé de se fier à ces deux sources Ô combien douteuse! Et c'est bien ainsi que cela se passait.

Comment ne pas reconnaître avec le recul et à travers  les événements de Syrie, que l'objectif principal de cette chaîne consistait à coaliser les forces politiques des Frères musulmans avec les bras armés de la nébuleuse d'Al-Qaïda pour les préparer à prendre d'assaut le bastion de la résistance arabe face à Israël ? Il fallait manipuler l'opinion arabe pour obtenir son consentement à quelque chose d'aussi énorme qu'un "jihad" contre la Syrie, non contre Israël ! Il fallait que le bastion syrien fut enlevé au nom de l'islam, non au nom de la Palestine. Il s'agissait d'une opération de détournement de l'opinion publique arabe pour l'amener à s'unir autour de l'islamisme contre l'Iran et faire apparaître ce pays comme un obstacle à une révolution arabe modérée, bénie par les régimes sunnites et par leurs protecteurs.

Agir sur l'opinion à travers les médias pour la neutraliser en y semant la confusion et le trouble faute de la séduire ou de la convaincre, est une spécialité israélienne. Et Al-Jazeera, avec l'aide notamment de l'"Association des ulémas musulmans" de Qaradawi et de Ghannouchi était dans la même longueur d'onde qu'Israël en accréditant l'idée que l'Iran représentait pour les Arabes un danger plus grand que l'État sioniste. L'hostilité à son endroit  reposait dès le départ sur une vision idéologique —le chiisme triomphant est une menace pour le sunnisme—, non sur une approche politique : l'Iran est un renfort précieux pour les Arabes dans leur combat pour la cause palestinienne.

Cette stratégie s'était  imposée lorsque Israël, les États-Unis et leurs alliés arabes s'étaient rendus compte que la popularité de la révolution islamique était telle dans l'opinion du Moyen-Orient et du Maghreb, qu'elle rendait impossible toute guerre contre l'Iran. Une telle option pouvait même se retourner contre ses auteurs, entraîner des révoltes populaires et peut-être même le renversement des régimes arabes alliés d'Israël.

3 — la "crise" du nucléaire
Sans revenir à l'historique de ce dossier qui remonte à l'époque du chah, il est symptomatique du double jeu de l'Occident et de son effet boomerang. À l'inverse, il souligne la rationalité de la démarche iranienne qui consiste à retourner les arguments occidentaux contre leurs auteurs. Jusqu'à preuve du contraire, l'Iran n'enfreint aucune loi internationale. Elle inscrit sa politique nucléaire dans un but pacifique, dans  le cadre et sous la surveillance de l'AIEA et n'a jamais fait la guerre, sauf en état de légitime défense, ni menacé ses voisins. C'est tout le contraire, point par point, à la démarche israélienne soutenue aveuglement par les Occidentaux. La contradiction est tellement criante que ce dossier du nucléaire a ajouté à la popularité de la République islamique tant au niveau interne qu'à celui de toute la région. Téhéran mène cette partie d'échecs seule contre 5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, plus l'Allemagne). La partie dure depuis dix ans au cours desquels l'Iran n'a fait qu'avancer ses pions et les autres reculer. Le joueur iranien dispose en effet d'une imparable botte secrète : "si vous voulez m'empêcher d'acquérir la bombe que vous me soupçonnez de vouloir fabriquer, désarmez Israël comme d'ailleurs vos alliés arabes le demandent".

4 — trains de sanctions
Étant incapables de dominer cette partie, les 5+1 en vinrent à être réduits à s'en prendre au joueur adverse. La Russie et la Chine, contraints par leur statut de membres permanents du Conseil de sécurité ont été obligés de suivre partiellement cette politique qui consiste à ruiner l'Iran et à amener son peuple au bord de la famine. Mais comme ils contestent certaines sanctions et font tout pour atténuer les autres, la situation est devenue intenable et l'on s'interroge  désormais sur la pertinence de cette politique qui a conduit l'Iran à devenir de plus en plus auto-suffisant, puissant et populaire.

5 — la guerre secrète
Elle a pris la forme des attaques contre les réseaux informatiques iraniens pour saboter les installations nucléaires et les assassinats de savants liés au nucléaire. Il semble que là aussi, ces attaques n'ont fait qu'aider les Iraniens à mieux protéger leurs installations et leurs savants. Cette politique occidentale de la "cyber guerre" semble s'être retournée contre ses auteurs à en juger d'après les alertes du Pentagone lui-même et des banques étasuniennes dont les systèmes informatiques ont reçus maintes "visites" inamicales.

6 — la "révolution verte" ou " twitter"
Déclenchée à la faveur des élections présidentielles de 2009, elle a obéi au schéma des révolutions colorées en Géorgie et en Ukraine pilotées depuis le Département d'État étasunien. Avant l'annonce officielle des résultats, le candidat dont on sait qu'il a été battu est contacté par téléphone pour lui dire, "de source bien informée", qu'il est le gagnant et que l'on s'apprête à manipuler les résultats pour l'éliminer de la course. Ses partisans se mobilisent alors et, grâce aux réseaux sociaux, leurs manifestations relayées par internet prennent une ampleur nationale et internationale telle qu'elle finit par accréditer l'idée de quelque chose de massif. Mais quoi ? Une "fraude" pardi! Ajoutez à cela une victime, une jeune femme de préférence, abattue devant l'objectif d'une caméra et l'émotion est à son comble. C'est ce qui s'était passé. Et cela n'a pas marché. Lors de sa comparution devant le Sénat, Chuck Hagel, le nouveau chef du Pentagone, a reconnu le 31 janvier dernier que "l'Iran a un gouvernement légitime, que cela nous plaise ou non".  

7 — la politique du "chien enragé"
C'est la politique que Moshé Dayan conseillait à Israël de pratiquer avec constance. Elle a consisté, pour Israël, à ameuter le monde entier contre un État qui, prétendait-il, menaçait de le  "rayer de la carte", en s'appuyant sur la phrase d'un discours du président Ahmadinejad sciemment mal traduite comme cela est maintenant  admis. Il n'empêche que, pendant des années, Tel-Aviv a entonné le chant de guerre contre Téhéran entrainant dans sa danse hystérique des capitales comme Paris et Londres, Riyad et Washington. "Toutes les options étaient sur la table", la formule  de la Maison Blanche, était devenue purement  rhétorique. Sur le caractère opératoire de ces "options", personne ne se hasardait vraiment à se poser des questions . En tout cas, pour la première fois de son histoire Israël ne pouvait plus n'en faire qu'à sa tête; l'Iran ayant averti que toute attaque contre ses sites entraîneraient une riposte contre les bases et les intérêts pétroliers des États-Unis dans toute la région du Moyen-Orient et de l'Asie mineure. Les manœuvres répétées de son armée visaient à montrer sa capacité à passer de la parole aux actes. Ce qui n'empêche pas les Israéliens de continuer par tous les moyens à chercher d'entraîner les États-Unis dans une expédition désastreuse contre l'Iran.

8 — le "printemps arabe"
Au vu de tout ce qui précède, le phénomène du "printemps arabe" apparaît dans toute sa complexité comme étant aussi la conséquence logique des échecs de toutes ces tentatives de contrer la montée en puissance de l'Iran. Il est autant le résultat de l'action combinée des régimes arabes que le "printemps" a épargnés que celui des calculs de leurs alliés occidentaux. Ces derniers ont donné le coup de pouce nécessaire pour permettre aux forces politiques promues par Al-Jazeera d'arriver au pouvoir en Tunisie et en Égypte, comme ils ont utilisé la chaîne qatariote pour monter de toutes pièces une "révolution" en Libye, réalisée par l'Otan. 

L'essentiel étant de libérer un potentiel révolutionnaire pour l'orienter dans une tout autre direction que l'aspiration des peuples arabes à la dignité et à la liberté. Il s'agissait d'alimenter une révolution islamiste sunnite capable de dresser un contre-feu à la révolution iranienne chiite. Sinon, comment s'expliquer que, dans la petite Tunisie, le dirigeant de la formation islamiste sortie victorieuse des urnes, puisse annoncer à ses supporters que cette victoire n'était qu'un début et qu'elle annonçait l'avènement du Sixième Califat ? Et qu'est-ce qui pouvait pousser le président frère musulman de l'Égypte à lancer l'idée d'une "Otan arabe" pour contrer l'Iran, en janvier dernier à la veille de la réunion au Caire de l'Organisation de la conférence islamique ?

Les faits parlent d'eux-mêmes avec la guerre contre la Syrie livrée par les ressortissants de 29 pays majoritairement sunnites et présentée à tort comme étant dirigée, non contre un État et un peuple, mais un régime "alaouite", voire même  "chiite" ! La suppression de toute  laïcité dans l'aire sunnite est en cours pour lui substituer la référence à la doctrine sunnite appelée à devenir religion d'État, comme à l'époque ottomane.

Opposer un ensemble sunnite à un ensemble chiite, susciter de toutes pièces une "révolution sunnite" pour la monter contre la "révolution chiite", c'est la dernière tentative en cours. Son laboratoire risque d'être le Liban de plus en plus investi par les milices qui débordent de la Syrie voisine et s'implantent un peu partout au pays des Cèdres qui risque ainsi de basculer dans une guerre dont l'objectif inavoué est la destruction du Hezbollah.

Grand en effet est le crime du Hezbollah! 
Pour avoir défait à deux reprises l'armée d'Israël, la formation politico-militaire libanaise a humilié les régimes sunnites. N'a-t-elle pas mis au grand jour leur impuissance, sinon leur connivence avec l'ennemi ?

(À suivre)

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