7 mars 2013

MONDE ARABE : L'EXPLICATION PAR LES JOUEURS (5 ET FIN)

LA RUSSIE ET LES HORS-LA-LOI


Les dirigeants de la Fédération russe se trouvent dans une situation inédite.
Ils soutiennent le gouvernement et l'État syrien. C'est un soutien est multiforme, mais l'essentiel réside dans la fourniture d'armes et de munitions aux forces armées arabes syriennes pour leur permettre de défendre le pays et son peuple. La position russe et chinoise ne peut tenir que tant que tiendra le gouvernement légitime syrien. Ce qui, en définitive, fait tout reposer sur les épaules de Bachar al-Assad qui incarne symboliquement la Syrie légitime.

En face des dirigeants russes se trouve une alliance de plus de cent pays groupés sous la marque cynique des "Amis de la Syrie". Son but est de changer le régime syrien et de balayer de ce fait les effet du double véto de la Russie et de la Chine.
Cette coalition fournit les armes, l'argent,  l'encadrement et  la logistique à des combattants issus de 29 nationalités différentes —selon un rapport de l'ONU— dans le but  de détruire  les infrastructures du pays, d'affaiblir son armée et son État et de soumettre ce dernier à la volonté des États-Unis, d'Israël et de leurs laquais arabes.

Il y a deux camps.
De quel côté se trouve le droit ?

Si l'on se réfère à la Charte des Nations-Unies, le droit se trouve du côté de la Russie, de la Syrie et des puissances qui appuient la politique du gouvernement syrien : la Chine, l'Inde, l'Iran, le Brésil, l'Afrique du Sud en particulier.

Le camp adverse serait donc hors-la-loi.
Il invoque tous les prétextes possibles : la démocratie, les droits de l'homme, le droit de protéger, la révolution, le printemps, le soleil et la lune, mais jamais le droit international. C'est-à-dire que la Russie a en face d'elle des puissances déterminées à saper les fondements mêmes de  l'ordre international. En usant de leur véto au Conseil de sécurité de l'ONU, Russes et Chinois empêchent les États-Unis d'être les seul habilités à user d'un tel droit! Ils empêchent donc les Occidentaux d'avoir le dernier mot. Ils fragilisent la position d'une centaine de régimes dans le monde fortement liés aux Occidentaux et que l'on retrouve tous enrôlés sous la bannière cynique des "Amis de la Syrie". Comme par hasard, il est toujours très difficile d'obtenir les listes complètes de ces pays quand ils se réunissent à Paris, Tunis, Istanbul, Rabat, Doha ou Rome, tant ces listes sont parlantes. Elles appellent, selon l'expression tunisienne, "papa maman"!

Telle est la situation.
Elle se complique par le fait que tous ces pays aux intérêts chevillés avec ceux de l'Empire étasunien. Cela est particulièrement très clair pour l'ensemble des régimes établis dans le monde arabe, hormis celui de l'Algérie, de l'Irak et du Liban. Ces régimes fondés par les Occidentaux ne souhaitent pas que les États-Unis puissent trouver un accommodement avec la Fédération de Russie sur le dossier syrien qui passerait par la reconduction du droit international comme seul moyen de réguler  les rapports de forces mondiaux, comme  pratiqué tout au long de la Guerre froide. Pour les pays arabes réunis dans une ligue grotesque vendue aux pétrodollars et honteusement dirigée par un pays signataire d'une paix séparée avec Israël, cela aboutirait à conforter l'Iran comme puissance régionale de premier plan et cette perspective leur est absolument insupportable. C'est ce que le nouveau Secrétaire d'État aux Affaires étrangères des États-Unis, John Kerry a entendu lors de sa récente tournée dans les pays du Golfe et en Égypte.  Ces régimes jusqu'au-boutistes se battent désormais en Syrie pour leur propre survie, et les Occidentaux doivent  continuer à miser sur l'islamisme radical, que cela leur plaise ou non. Aucun autre choix n'est possible. Et John Kerry a été forcé de s'aligner sur cette position en annonçant la volonté de son pays et de ses alliés à continuer à armer les "rebelles" et en ressortant son delenda est Damascus, sous la forme du refrain bien connu : "Assad doit partir".

Ce faisant, les États-Unis ont signifié à la Russie qu'ils ne sont plus du tout un partenaire crédible.
En d'autres mots : c'est la guerre.

Une information récente fait état de la décision de l'état-major de l'armée russe de procéder à la création de "forces spéciales". Elle semble prendre acte du fait que la troisième guerre mondiale est bel et bien engagée en Syrie et commence à faire tache d'huile du Liban jusqu'en Irak où le Hezbollah irakien annonce une armée forte d'un million d'hommes.
La majeure partie des protagonistes de cette troisième guerre mondiales sont des États nucléaires (États-Unis, Grande Bretagne, France) qui s'y engageant par le biais de leurs forces spéciales. Elles ont justement pour caractéristiques de ne pas être soumises aux lois. Elles peuvent agir sans qu'il y ait un état de guerre déclaré. Elles sont semblables aux armées mercenaires du type Blackwater ou à la Légion étrangère française. C'est la guérilla, mais inversée, car adaptée et conduite par le fort contre le faible.
La décision russe laisse augurer une guerre de longue durée dans laquelle la Fédération de Russie engagera rapidement à son tour ses propres "forces spéciales" pour contrer celles de l'Otan et d'Israël.
Il s'agira désormais d'empêcher coûte que coûte le pouvoir de Bachar al-Assad de tomber.

Alors que tous les protagonistes entonnent le refrain selon lequel il ne peut pas y avoir de solution militaire de la crise syrienne, tout le monde agit comme s'il croyait en réalité au postulat inverse.
Il n'y aura de solution que militaire.
Il faut un vainqueur et un vaincu.
Il n'y a pas de compromis possible.

La troisième guerre mondiale sera une guerre honteuse car personne dans le camp des agresseurs ne veut en assumer la responsabilité. Dans le camp d'en face, le seul à pouvoir assumer une telle responsabilité est le gouvernement syrien. La Russie ne peut pas le faire ouvertement, car ce serait offrir au camp occidental ce qu'il désire le plus : un ennemi. Elle est donc conduite à calquer son comportement sur celui des puissances du camp adverse. L'autre aspect honteux réside dans le soutien multiforme des Européens, ces vertueux démocrates, à des légions fascistes d'assassins payés par l'Arabie saoudite et par le Qatar, pays coupeurs de têtes, aux prisons regorgeant de prisonniers politiques. Cette alliance honteuse a l'initiative, plus d'une corde à son arc et plus d'un tour dans son sac comme tous ceux qui, jouant leur va tout, se placent en dehors de la loi.

Mais, à un moment donné, ce seront les intérêts des puissances locales directes qui forceront le destin.

Cela peut venir d'Israël, avec une offensive sur la Syrie, le Liban ou l'Iran, qui embraserait toute la région.

Cela peut venir d'al-Qaïda ou d'al-Nosra ou de n'importe quelle organisation appartenant à cette nébuleuse d'origine saoudo-étasunienne en train de s'implanter au Liban.
Agissant en électron libre, ou commanditée par Riyad, elle consisterait à s'en prendre directement au Hezbollah libanais, et donc à l'Iran.
La formation de Hassan Nasrallah, préparée pour une guerre contre l'État sioniste, ne ferait qu'une bouchée de ses adversaires. Mais cela donnerait prétexte aux forces de l'Otan d'intervenir au Liban pour protéger ses minorités d'une "hégémonie chiite". Le Hezbollah se trouverait alors confronté à l'Otan et notamment à la Turquie. Pour éviter un tel cas de figure, la formation de Hassan Nasrallah réagirait à la première provocation des salafistes libanais en portant directement la guerre en Israël, comme elle en a les moyens. Ce faisant, elle aurait toute l'opinion arabe derrière elle. La guerre gagnerait rapidement  la Syrie, la Turquie, l'Iran, l'Irak et se propagerait probablement dans les pays du Golfe et provoquerait de nombreuses secousses dans le reste du monde arabe.
Ce qui rendrait nécessaire un accord entre les États-Unis, la Russie et la Chine pour la pacification, non plus de la seule situation syrienne, mais de toute la région. Un tel accord ne peut se réaliser que sur la base du droit international et impliquerait la résolution de l'affaire palestinienne sur cette base, ainsi que la dénucléarisation de tout le Moyen-Orient. Échouer serait confier à une guerre mondiale ouverte le soin de départager les camps et d'accoucher d'un nouvel ordre mondial. Mais ce serait courir le risque d'un hiver nucléaire qui succéderait définitivement à tous les "printemps".

Fin


4 commentaires:

babelouest a dit…

Bien d'accord. Même parmi des gens "vraiment de gauche", je connais des amis qui ne soutiennent malheureusement pas cela, et "tirent contre leur camp".

Les États-Unis ont besoin d'un ennemi, c'est la Russie (et aussi la Chine maintenant qu'elle compte à son tour dans le concert des nations). Cela date d'après la première guerre mondiale, quand leur puissance a commencé à compter, et que les Soviets ont remplacé le vacillant régime des Tsars. Pour déstabiliser à la fois la Russie et la Chine, quoi de mieux que la Syrie et l'Iran ?

Le monde n'a qu'un ennemi : le cartel incohérent mais puissant des banques US, qui pèsent de tout leur poids sur le gouvernement de Washington et celui de Londres. Ce cartel date de la toute fin du XIXe siècle. C'est lui l'ennemi du monde, donc du genre humain tout entier.

Hédi Dhoukar a dit…

Ce qui est en jeu en Syrie, c'est aussi cela, en effet. D'un côté un camp capitaliste dominé par les banques et par une financiarisation de l'économie qui fait de la dette un outil d'intégration forcée (je te tiens, tu me tiens par la dette) et où l'argent n'est plus lié au travail et où le chômage est un phénomène devenu irrépressible; et de l'autre côté, un monde qui ne veut plus admettre d'accepter de vendre ses biens contre des dollars tirés de la planche à billets par dizaines de milliards. L'Occident fourgue sa dette au monde entier en échange de matières premières bien réelles. Ce vol planétaire est au cœur du conflit dont le champ de bataille est le Proche-Orient; conflit où toutes les puissances émergentes soutiennent l'État syrien. Cela explique la complète solidarité entre les producteurs de pétrole et leurs parrains occidentaux : le dollar les unit et les commerce des armes. C'est au point que Paris et Londres laissent le Qatar s'approprier beaucoup de biens fonciers et d'actifs avec des dollars qui ne sont en fait que de la dette. C'est une gigantesque collusion d'intérêts autour du système bancaire occidental. C'est la raison pour laquelle les États attaqués (Libye et Syrie, ainsi que l'Iran), ne sont pas endettés et n'offrent donc pas de prise à ce système vampyr dominé par la Banque mondiale et le FMI, tandis que la Tunisie et l'Égypte, déjà lourdement endettés, ne peuvent espérer rester sur la ligne de flottaison, qu'en s'endettant davantage, c'est-à-dire en vendant l'avenir de leurs peuples respectifs et de leur force de travail. Vaste sujet qui ne semble pas beaucoup préoccuper la gauche institutionnelle. C'est pourquoi, en Europe tout au moins, les événements italiens sont hautement significatifs (tout comme le silence qui les entoure) et fournissent des indicateurs pour de nouvelles voies d'appropriation du politique. En France, autour de l'affaire de l'"Ayraultport inutile" de Notre-Dame des Landes, quelque choses de ce genre se cristallise.

babelouest a dit…

Cher Hédi Dhoukar, si vous suivez mon blog, vous savez certainement que le dossier Notre Dame des Landes est crucial pour moi. J'en connais beaucoup d'opposants, agriculteurs, pilotes de ligne, élus, ZADistes, simples citoyens du cru. J'ai participé (et je continue) aux actions qui souvent sont préparées depuis longtemps afin de réussir. Toute réussite est de longue haleine, même si avec le temps les forces de l'argent réussissent à forcer un recul, comme le mouvement de 1968 dont je ne sais pas si vous fûtes partie prenante (tout dépend alors de l'âge) d'un bouillonnement que j'ai connu de l'intérieur, mais qui fut rien moins que spontané*, malgré les rodomontades d'opportunistes plus soucieux alors de leurs glandes que de combat politique.

* je ne retrouve plus la photo de coupure de journal ( Le Courrier de l'Ouest 15/05/1998) indiquant que des "meneurs" dont Jacques Sauvageot et Alain Krivine avaient tenu session dans une salle annexe d'un lycée confessionnel des Deux-Sèvres pendant les vacances scolaires 1967

Hédi Dhoukar a dit…

Cher Monsieur,
Parce que je sais votre engagement sur ce dossier j’ai cité Notre Dame des Landes. Je voulais attirer votre attention, à travers cet exemple et l’exemple italien (faillite d’une classe politique qui se conduit comme le Conseil d’administration de Goldman Sach) qu’il ne faut pas attendre de la « gauche » institutionnelle les moyens nouveaux de combat et de résistance. Ces moyens se trouvent au plus près des gens, c’est-à-dire de la vie. Ils ressentent le besoin de se réapproprier les moyens d’agir sur leurs réalités respectives. Se réapproprier les terres spoliées, l’eau polluée, l’air empoisonné, la nourriture trafiquée, l’avenir obstrué… par toujours les mêmes forces obnubilées par le profit.
Indépendamment de cet aspect, l’affaire de Notre Dames des Landes est emblématique du comportement du capital international (banques et multinationales qui agissent de concert) consistant à mettre la main sur toutes les ressources susceptibles de générer des profits avec l’appui de gouvernements devenus des serviteurs et de leurs armées devenues "professionnelles". Il n’y a pas de différence pour l'essentiel entre la spoliation d’une zone forestière humide dans le Nord-Ouest de la France au profit de Vinci mobilisant des centaines de gendarmes et de CRS contre des opposants pacifiques et des paysans, les démolitions de maisons, l’emploi intensif de gaz lacrymogène, etc. et les expéditions en Libye —pour le compte de Total et de Véolia—, et au Mali, pour le compte d’Areva, ainsi que des tentatives de dépècement de la Syrie.
Le combat, à l’échelle mondiale, est un combat contre le système capitaliste et son théâtre est le monde entier.

NB. En mai 1968, je n'étais pas en France. Je pense aussi que ce mouvement n'avait rien de spontané. Avec le recul, il ressemble un peu à ces "révolutions colorées" qui ont triomphé en Ukraine et en Géorgie, mais ont échoué en Russie et en Iran.