17 mars 2013

PARIS, LONDRES ET LE NŒUD SYRIEN

L'issue attendue de la bataille de Syrie allant contre leurs attentes, les dirigeants britanniques et français ont fait état de leur intention de fournir des armes aux « rebelles » syriens en dépit de l’embargo européen sur les armes à destination de la Syrie. L’objectif est de tenter de peser sur l’équilibre des forces sur le terrain pour mettre en difficulté l’armée arabe syrienne.

Lors d’une conférence de presse donnée à Londres en présence du Premier ministre britannique David Cameron, le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, a qualifié cette décision, si elle devait être appliquée, de "violation de la légalité internationale". Ce qui est une façon de rappeler que cette légalité est du côté de l’État syrien et de ses alliés. De son côté, la chancelière allemande, Angela Merkel, s'est déclarée opposée à l’initiative unilatérale franco-britannique qui encouragerait la Russie et l’Iran à fournir à la Syrie plus d’armes encore. Du recoupement de ces deux prises de position, il ressort clairement que la décision de Paris et Londres n'est pas en mesure de changer les rapports de forces sur le terrain dans le sens espéré, mais de prolonger tout au plus le conflit.
Pourquoi une telle posture ?

Il y a bien sûr l’aspect purement militaire consistant à profiter de la guerre pour expérimenter divers types d’armes tout en mettant à l’épreuve l’armement adverse. Il y a sans doute aussi le fait que ces armes seraient payées par le Qatar et l’Arabie saoudite. Mais ces deux considérations terre-à-terre ne peuvent pas suffire à elles seules à justifier une attitude qui défie tout à la fois la Russie, l’Allemagne et la majorité des États européens. Une fois de plus, il semblerait que les deux puissances maritimes majeures de l'Europe s'opposent aux puissances européennes continentales au moment où ces dernières s'ouvrent de plus en plus à la Russie et sont attirées en ces temps de crise par les perspectives prometteuses d'un marché eurasiatique.

La nécessité de ne pas décourager l’opposition formée par une brochette d'opposants  syriens en exil et de ne pas refroidir les ardeurs de leurs parrains arabes ligués contre la Syrie, n’est pas non plus à négliger. Mais la décision de Paris et Londres revient à les mettre dans le camps de ces Arabes et de ces Syriens qu'elles ont choisis, ainsi qu'avec la Turquie qui seront les grands perdants de la bataille de Syrie.
Car ce seront la Russie et les États-Unis qui tireront les marrons du feu, et tous les belligérants seront obligés de se ranger dans un camp ou dans l'autre, France et Angleterre comprises.

Pour mesurer l’ampleur du choc psychologique que cela suppose, il faut se reporter un peu moins d’un siècle en arrière, quand Britanniques et Français s’apprêtaient à se partager seuls cette zone du Proche-Orient et se rappeler l’état d’esprit qui était le leur. Ils sortaient victorieux d’une guerre contre leur ennemi commun, l’Allemagne — toujours redoutée — et étaient pleins de bonnes intentions à l’égard de la Russie tsariste qu’ils voyaient reconquérir Constantinople, la capitale de Byzance devenue Istanbul.
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Les accords secrets qui furent conclus entre la Grande-Bretagne et la France en vue du partage des dépouilles de l’Empire ottoman, furent signés le 16 mai 1916 par Mark Sykes et François Georges-Picot et révélés en janvier 1918 après la révolution bolchevique de 1917. Mais le sujet du dépècement de l’Empire ottoman par les Anglais et les Français était loin d’être un secret et ses grandes lignes étaient connues avant la révolution russe puisqu’on pouvait lire dans la préface d’un livre intitulé « La France et la Syrie »*, datée du 7 décembre 1916 ce qui suit :

« Nos droits s'adressent  à la  Syrie tout entière, c’est-à-dire aux pays  qui s'étendent du Taurus aux frontières égyptiennes,  de la  Méditerranée à la Mésopotamie et qui, pour employer les expressions administratives ottomanes,  comportent les vilayets de Beyrouth, de Damas, d'Alep, d'Adana,  de Mossoul et les moutessarifats du Liban,  de Zor et  de Jérusalem. Ainsi délimitée, la  Syrie ne pourrait peut-être, au point  de vue  de l'intérêt, se comparer aux domaines qui semblent devoir revenir à nos alliés.»

« Constantinople, le Bosphore et les  Dardanelles à la Russie, c'est l'empire des Tsars abordant enfin la Méditerranée et  doublant de ce fait sa puissance militaire et  commerciale ; c'est la Mer  Noire devenant un lac moscovite; c'est la question d'Orient résolue en faveur de Petrograd ; c'est le grand rêve enfin réalisé, et cela sans préjudice  de vastes acquisitions en Asie Mineure.»

«L'Irak-Arabie et la Mésopotamie orientale à l'Angleterre, c'est la pénétration — pacifique, sans doute, mais irrésistible —  de la puissance britannique en Perse; c'est Mascate, ce sont les  imamats d'Oman et d'El-Hasa rattachés  plus étroitement encore au Royaume-Uni et  confondant désormais leur destinée avec la sienne; c'est le Golfe  Persique devenant en réalité un golfe anglais; c’est le merveilleux  empire de Chaldée devenu colonie anglaise avec Bagdad et Bassorah comme capitales ; et c’est comme au  temps des splendeurs  de Babylone, le Tigre et l’Euphrate arrosant, par d’innombrables canaux, les terres les  plus fertiles du monde, pour le plus grand profit  de nos prévoyants amis  qui s'étaient déjà, dès le début de l'aventure turque, attribué en toute propriété, sans doute avec notre bienveillante approbation, l'Égypte et l'opulente île  de Chypre.»

Quand ces visées sur l’Orient furent révélées que firent les Britanniques ? Le communiqué du gouvernement en date 16 février 1918 ne mentionne pas les appétits coloniaux du Royaume-Uni et de la France, mais le noble « principe » de « libération des Nations opprimées » dans lequel il était enrobé :

« Le gouvernement de sa Majesté et ses alliés n’ont pas abandonné leur politique qui consiste à apporter leur concours le plus entier à tous les mouvements qui luttent pour la libération des Nations opprimées. En vertu de ce principe, ils sont plus que jamais résolus à soutenir les peuples arabes dans leur effort pour instaurer un Monde arabe dans lequel la loi remplacera l’arbitraire ottoman et où l’unité prévaudra sur les rivalités artificiellement provoquées par des administrations turques. »

On pourrait actualiser ce communiqué en changeant quatre termes pour retrouver l’équivalent de l’attitude actuelle des gouvernements socialistes de Paris et Londres : « Le gouvernement de sa Majesté et ses alliés français n’ont pas abandonné leur politique qui consiste à apporter leur concours le plus entier à tous les révolutionnaires qui luttent pour la libération de la Syrie opprimée. En vertu de ce principe, ils sont plus que jamais résolus à soutenir les peuples arabes dans leur effort pour instaurer un monde arabe dans lequel la loi remplacera l’arbitraire et où l’unité islamique prévaudra sur les rivalités artificiellement provoquées par des administrations laïques. »


Le plus surprenant dans cette histoire est la comparaison entre la situation de départ, en 1916-18, et la situation actuelle. Au départ, par haine des Ottomans, les Anglais et les Français étaient prêts à voir la Russie tsariste occuper le détroit des Dardanelles et l'islam bouté hors du continent européen. À l'arrivée, ils sont en train de fournir un soutien politique et militaire quasi-illimité aux forces islamistes les plus rétrogrades pour qu'elles puissent se rendre maîtresses de cette position stratégique. Pour comprendre un tel renversement, il faut admettre que pour Paris et Londres, mieux vaut un ennemi qu'ils savent manœuvrer et combattre, plutôt que d'avoir affaire à deux puissances, la Russie et les États-Unis, qui les ont déjà évincées du Proche-Orient après leur commune expédition de Suez, de 1956.

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*La Syrie et la France par Dr. C. et Paul Rœderer. Préface de M. Pierre-Alype.
Berger-Levrault, Libraires-éditeurs, Paris et Nancy, 1917.


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