26 juillet 2013

CEUX QU'ON TUE EN TUNISIE

L’exécution, le 25 juin dernier, date du 57ème anniversaire de la République en Tunisie, du député Mohamed Brahmi (58 ans) porte à trois le nombre d’hommes politiques assassinés depuis l’avènement du gouvernement issu de la « révolution ».

Le 6 février 2013, c’était Chokri Belaïd qui avait été abattu de manière quasiment identique.

Le 18 octobre 2012, c’était Lotfi Nagdh, l’ex-président de l’union régionale des agriculteurs, à Tataouine, qui avait été lynché à mort sous les yeux de la police. Les huit assassins présumés, mystérieusement transférés, le 18 juin 2013, du Tribunal de Tataouine à celui de Sousse, avaient reçu la visite du président du bloc parlementaire d’Ennahdha, Sahbi Ätig, qui leur avait promis leur libération et le classement de l’affaire.

Les trois hommes abattus sous le règne d'Ennahdha ont plusieurs points communs.
1-  Leur hostilité déclarée à l’islamisme politique,
2- Ils sont des militants nationalistes proches de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), colonne vertébrale du mouvement national de libération, sans équivalent dans le monde arabe, musulman et en Afrique,
3- Leur attachement à l’identité arabe va de pair avec leur sympathie pour la Révolution algérienne et pour le combat actuel de la Syrie laïque,
4-Leur enracinement dans la Tunisie intérieure déshéritée en font d'authentiques porte-paroles de l'insurrection du peuple tunisien à partir de Sidi Bouzid, la ville dont Mohamed Brahmi était le député,

Les trois victimes sont représentatives des combats de la Tunisie contemporaine pour sa libération de l’aliénation économique et pour l'affirmation de son identité particulière. D’où leur lutte acharnée contre des gouvernants qui sont en train de faire régresser la Tunisie à grande vitesse, menaçant et ruinant les acquis de ses luttes, en étroite coordination avec les forces colonialistes occidentales et les pouvoirs féodaux du Golfe.

Le profil de ces trois martyrs suggère celui de leurs assassins. Les Tunisiens ne s’y sont pas trompés qui ont pointé du doigt la responsabilité, au moins indirecte, d’Ennahdha et de son chef, Rached Ghannouchi. Sous le règne de ce dernier, véritable gouverneur de la Tunisie pour le compte  du Golfe, Londres et Washington, l’insécurité règne aggravée par la passivité de la police devant les débordements des islamistes et les agressions perpétrées par leurs milices. À ce climat d’insécurité s’ajoute le laxisme de la Justice devant les appels au meurtre lancés quotidiennement par des hommes dits de « religion » et par des politiques proches d’Ennahdha. Une Justice qui harcèle par ailleurs des femmes innocentes en les accusant des crimes dont elle ont été les victimes, et poursuit de sa vindicte les artistes et les hommes de presse ;  une Justice qui n’a rien fait pour retrouver les assassins de Chokri Belaïd et a participé aux manigances visant la libération des assassins présumés de Lotfi Naghd.

Cependant, Ennahdha a-t-elle intérêt à commettre un tel crime ? Ceux qui répondent par l’affirmative soulignent que la victime avait été l’objet d’appels au meurtre pour avoir soutenu la chute de Morsi en Égypte et pour avoir appelé le peuple tunisien à rééditer l’événement égyptien en Tunisie. Mais cela revient à situer le crime dans le contexte purement tunisien alors que la Tunisie est aussi l’enjeu d’une bataille qui déborde largement ses frontières pour embrasser l’ensemble de l’aire arabe et musulmane.

Depuis que le Qatar, parrain du « printemps arabe » a été mis sur la touche le 25 juin dernier et que l’Arabie saoudite a pris la relève, les Frères musulmans ont tout de suite senti le vent du boulet avec la chute de Morsi en Égypte. L’islam wahabite est antinomique de celui des Frères musulmans et la rivalité entre ces deux islams est  parfaitement insupportable aux Saoudiens. Le Hamas palestinien, pris de court, paraît suspendu entre ciel et terre. Les Frères musulmans syriens ont été éjectés en perdant leur position hégémonique au sein de la « coalition nationale syrienne » désormais dirigée par un agent de Riyad, Mohamed Jarba, membre d’une tribu présente également en Arabie, en Syrie et en Jordanie. Mais comment faire tomber Ennahdha, la branche tunisienne des Frères musulmans et mettre hors d’état de nuire toute velléité réformiste en Tunisie ?

Les Saoudiens disposent, en Tunisie d’une cinquième colonne que, pour ménager Riyad, les Nahdhaouis ont laissé croître et prospérer. Ce sont les salafistes au drapeau noir dans les rangs desquels il est facile de recruter des tueurs à gage. L’hypothèse mérite d’autant plus d’être examinée que le ministère saoudien de l’Intérieur est dirigé par Bandar Ben Sultane qui a une longue histoire (avec la CIA quand il était ambassadeur à Washington) dans la manipulation des groupes affiliés à al-Qaïda, pour les détourner d’abord de l’Arabie saoudite et les orienter contre les « infidèles » soviétiques en Afghanistan, puis pour les diriger contre l’Algérie au cours de la décennie noire de la fin du siècle dernier.
À chaque fois on a eu affaire au même schéma.
Dans un premier temps, il y a  une tentative légaliste d'arrivée au pouvoir d'islamistes à prétentions réformistes et, dans un deuxième temps, l’avortement de cette tentative est accompagnée de l’irruption de l’islamisme radical et sanguinaire d’inspiration wahhabite.

Un tel schéma se prépare pour la Syrie avec l’annonce de la création imminente d’un Émirat islamique depuis Alep (probablement à la fin du ramadan). Ce schéma  s’esquisse en Égypte avec la mobilisation des « jihadistes » dans le Sinaï et leur approvisionnement en armes en provenance de la Libye, un pays qui est d’ores et déjà dans la deuxième phase du schéma.
Pour simplifier encore, le premier mouvement est associé au Qtar et à la chaine al-Jazeera ; le second à l’Arabie saoudite.

L’objectif du mouvement qui a démarré en Tunisie fin 2010 vise l’alignement de l’ensemble de l’aire arabe et musulmane, —charnière entre l’Orient et l’Occident—, pour la mettre au service des intérêts énergétiques occidentaux face à la Chine et à la Russie. Mais le Qatar a échoué à piloter un tel changement. Non seulement la Syrie résiste et l’Algérie est restée hors de portée, mais les nouveaux pouvoirs, à Tunis et au Caire ont débouché sur des transitions pouvant durer, retardant l’avènement du Grand-Moyen-Orient, risquant même de dégager des alternatives inattendues, contraires aux buts poursuivis. D’où la nécessité de faire entrer en scène l’Arabie saoudite avec sa longue expertise dans la manipulation du salafisme takfiriste et du terrorisme quaïdiste.

La grande erreur d’Ennahdha en Tunisie a été de sous-estimer l’Arabie saoudite et les courants salafistes. Sa naïveté a été de croire qu’en tolérant ces derniers, elle donnerait des gages à Riyad qui a en commun, avec les Frères musulmans, de considérer le nationalisme arabe comme un ennemi mortel, et non pas Israël ou l’impérialisme occidental. Ennahdha est allée loin dans cette voie antipatriotique en tolérant l’implantation aux frontières de l’Algérie, d’un foyer actif d’al-Qaïda, situé dans les bois de djebel Chaâmbi, et ce malgré les victimes dans les rangs de l'armée tunisienne, tombées à cause des mines posées par les "jihadistes".

Pour revenir au meurtre de Mohamed Brahmi, ses commanditaires peuvent avoir pour objectif de plonger la Tunisie dans un chaos qui serait favorable à la contagion par le terrorisme libyen d’un territoire qui a des frontières poreuses avec l’Algérie. Pour réussir leur production, les scénaristes du "printemps arabe" ont en effet besoin, plus que jamais, à faire subir à l'Algérie le même traitement que celui imposé à la Syrie et qui menace désormais l'Égypte : partout où il y a une société civile qui résiste, on fait donner les forces de la barbarie.



16 juillet 2013

CHANGEMENT DE DONNE AU PROCHE-ORIENT (suite et fin)


Le rôle du Qatar et de la Turquie dans le désordre arabe n’est plus à démontrer. Ce qui frappe est la simultanéité de leurs éclipses respectives commencées le 28 mai dernier pour les dirigeants turcs et le 25 juin avec la démission de l’émir du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, au profit de son fils, le prince Tamim.  Hamad ben Jassem ben Jabr Al Thani, le Premier ministre qui était à la pointe de l’activisme anti-syrien avait été sorti par la même occasion. Enfin, l’imam El-Qaradawi qui avait apporté sa caution à tous les crimes commis au nom du « printemps arabe » avait été expulsé manu-militari du Qatar dont il a pourtant la nationalité, vers l’Égypte, sa patrie d’origine, où il a été arrêté après avoir pris parti pour Morsi contre l’armée. Pour clore le tout, la télévision Al-Jazeera a cessé définitivement de nuire en Égypte où son personnel local a démissionné. C’est donc tout le montage du feuilleton du « printemps arabe » qui a été défait. Et cela survient après que ses promoteurs les plus en vue aux États-Unis aient été eux aussi écartés : l’ancienne Secrétaire d’État aux affaires étrangères, Hillary Clinton, et le précédent chef du Pentagone, David Pétraeus. Ce qui a tendance à donner crédit à l’existence d’une entente entre la nouvelle Administration Obama et la Russie du président Poutine en vue d’une sortie politique de la crise syrienne  exigeant la mise sur la touche des va-t-en-guerre les plus résolus : Ankara, Doha, Paris et Londres.

C'est ce qui est bel et bien arrivé et les cartes ont été redistribuées. Désormais, dans le Proche-Orient arabe, un seul joueur dispose de toutes les cartes du camp anti-syrien :  l’Arabie saoudite. Ce qui revient à replacer la région dans les mâchoires de la tenaille étasunienne formée par Israël et l'Arabie des Saoud. On revient aux "classiques".

En ces temps étranges de troubles, il semble qu’il doive y avoir des repères pour s’y retrouver quand même, comme avec les pierres que le Petit Poucet emporté par l’Ogre avait laissé tomber de sa poche le long du chemin conduisant au repaire de son ravisseur.
Le 25 juin dernier plusieurs pierres furent jetées. Le Secrétaire d’État aux Affaires étrangères, John Kerry, se trouvait ce jour-là à Riyad où, dans le cadre d’une tournée dans la région, il a participé à une conférence de presse aux côtés de son homologue saoudien, Saoud el-Fayçal. Il l’a écouté, sans broncher, déclarer que la Syrie était désormais « un territoire occupé » qu’il fallait libérer de ses occupants que sont le Hezbollah et, par conséquent, l’Iran. En réalité, le vieux ministre en poste depuis plus de quarante ans voulait dire que l’Arabie saoudite ne visait plus la chute du régime d’Al-Assad et qu’elle voulait recentrer ses efforts pour disputer la Syrie (et le Liban) à l’influence de l’Iran. C’était, en d’autres mots, un retour avec la caution étasunienne à la politique traditionnelle de Riyad dans cette région où elle dispose d’alliés sûrs  qui ne sont pas les Frères musulmans. Ce même jour, le Qatar changeait de direction et, ce jour-là avaient débutées aussi les premières manifestations du mouvement Tamarroud (Rebellion) en Égypte  qui culmineront le 30 juin avec l’objectif déclaré d’obtenir coûte que coûte la démission de Mohamed Morsi. Ce qui fut fait le 3 juillet quand l'armée égyptienne démit et mit aux arrêts Mohamed Morsi, pourtant citoyen des États-Unis d'Amérique et membre de son Secret Defense!

RETOUR À LA CASE DÉPART 


Le train du désordre arabe lancé en Tunisie en janvier 2010, et qui avait vite fait de dérailler, en cachait un autre qui devait être propulsé par le mouvement des Frères musulmans et devait permettre de faire perdurer l’hégémonie occidentale dans une aire arabe où la confrérie dispose d'un soutien populaire qui la donnait gagnante là où des élections démocratiques pouvaient être tenues.

Ce choix promu par Londres et Washington se justifiait aussi par le fait que la confrérie n’a jamais œuvré contre les intérêts anglo-saxons depuis sa création quatre-vingt cinq ans plus tôt en Égypte. Mais il signifiait surtout, et c'est le plus important, une mise à l'écart de l’islam saoudien qui n'est pas clandestin et ne campe pas dans l'opposition aux pouvoirs établis. L'islam saoudien représente en fait la ligne politique officielle de Riyad dans l’ensemble de l’aire sunnite arabe, africaine et asiatique où les pouvoirs en place pouvaient compter sur lui, du Maroc jusqu’au Pakistan, de l’Égypte jusqu’en Afghanistan et de Tunisie jusqu’au Soudan. C'est pour cela qu'il ne correspondait plus aux intérêts de ceux qui, voulant miser sur le "chaos constructeur",  savaient que l'islam saoudien a échoué à influer sur le cours anti-israélien et anti-américain de la politique des gouvernements de Damas, Bagdad, Tripoli (Libye) et Alger, comme il n’avait pas non plus les moyens de les faire tomber.

L’islam politique saoudien et ses légions armées d’al-Qaïda avait certes beaucoup servi à l'échelle internationale pour aider la dynastie Bush, père et fils, dans ses tentatives de prendre pied en Asie centrale à partir de l’Afghanistan.  Mais, après leur échec  en Afghanistan et en Irak, les néoconservateurs de Washington s'étaient reportés sur les Frères musulmans pour prendre la région arabe de l’intérieur et pour la « remodeler » conformément aux intérêts israéliens. Cela cadrait avec la nouvelle politique d'Obama telle que définie lors de son premier mandat et qui consistait à miser sur le 'soft power' pour pousser les sociétés civiles à faire tomber les régimes indésirables. Cela recoupait aussi les vues des   partisans du "choc des civilisations" qui envisageaient le remodelage du Moyen-Orient sur une base ethnique et religieuse  telle que voulue par Israël et qui devait déboucher à terme sur le morcellement de l’Arabie saoudite qui serait notamment coupée de ses provinces pétrolières chiites et privée du nerf de la guerre que sont les pétrodollars.
Le but ultime poursuivi visait le rétrécissement  du monde arabe sunnite qui devait être confiné dans le désert de la péninsule arabe, de d’Irak (la province d’Al-Anbar), de Jordanie et de Syrie et entouré de puissances non arabes hostiles : la Turquie, l'Iran, le Kurdistan, Israël et le Soudan du Sud. Un tel remodelage aurait eu en outre le mérite de débarrasser les Occidentaux d'un allié féodal aussi peu commode qu'incommodant en lui préférant des chefs d'orchestre sunnites à l'image plus avenante : l'émir Hamad du Qatar et le Premier ministre turc, Erdogan, réputés modérés et même "démocrates".  Ils avaient fait miroiter aux yeux des dirigeants du  Qatar  la perspective d’un agrandissement de leur émirat au profit de l’Arabie saoudite et ils avaient laissé croire à la Turquie qu'elle pouvait prendre la direction de l’ensemble sunnite "démocratique" qui sera constitué.


Après avoir accusé le coup, la première riposte de Riyad à cette orchestration du désordre arabe a résidé dans l’activation de ses agents dormants qui sont les salafistes, acquis pour la plupart à une vision intransigeante de l’islam (le parti Nour en Égypte, le Parti de la Libération islamique en Tunisie…). Ils constituent l’aile révolutionnaire de l’islamisme politique, opposée à l’aile réformiste des Frères musulmans. Sociologiquement, la première appartient à l’espace-temps des tribus, et la seconde à celui de la ville.

Le choc des deux islam politiques s’est produit en Tunisie autour de l’ambassade des États-Unis. Attaquée par les salafistes pro-saoudiens elle ne fut pas défendue par les Frères musulmans qui firent intervenir les forces de l’ordre deux heures après le début de l’assaut. Madame Hillary Clinton, alors en poste et qui représentait les néoconservateurs étasuniens, avait très mal pris la chose. D’autant que ces événements survenaient peu après l’attaque d’un local de la CIA à Benghazi et l’assassinat de l’ambassadeur étasunien qui s’y trouvait ; attaque qui avait mis à mal un autre faucon de l’Administration US, le général Pétraeus.

Mais c’est en Syrie que l’entrée en scène des salafistes —le Front al-Nosra pour l'essentiel— a fait le plus de mal aux projets de renversement du régime de Damas. En engageant ses propres combattants d’obédience quaïdiste, l’Arabie saoudite y a  rendu en effet impossible tout projet d’unification de l’ « opposition » sous les ailes de Doha et d'Ankara. L’émergence sur le terrain d’un « État islamique d’Irak et de Syrie », — avec les exactions contre les civils et la destruction méthodique des infrastructures qui ont précédé et suivi sa proclamation —, a fait ensuite basculer la majorité des Syriens dans le camp de Bachar al-Assad. Ainsi, en se défendant contre les plans des néoconservateurs visant à terme son démembrement, l'Arabie saoudite avait contribué objectivement à renforcer la position du président syrien.

Le tournant qui a décidé Riyad à reprendre les commandes de la politique arabe régionale a été la victoire de l’armée arabe syrienne à Qusseir dont les Saoudiens ont tiré au moins trois enseignements :

Les États-Unis et le bloc occidental sont bel et bien en perte d'influence et ne sont plus en mesure d’atteindre leurs objectifs politiques et militaires en Syrie et dans la région ;
 
— la Russie et la Chine ne craignent pas les États-Unis. Elles sont décidées à empêcher les néoconservateurs occidentaux à surfer sur l’islam politique pour accoster aux rivages du Caucase russe et des provinces musulmanes chinoises (le Xiangtan).

— L'Arabie saoudite est donc libre de renouer avec sa politique sunnite traditionnelle que préoccupe la montée en puissance de l'Iran, sans empiéter sur les intérêts des grandes puissances et en continuant à servir ceux des États-Unis.


Vu sous cet angle, le renversement de Morsi annonce la remise  de la région arabe  à l'heure saoudienne et signe la fin de la récréation "printanière".

13 juillet 2013

CHANGEMENT DE DONNE AU PROCHE-ORIENT (1)

L'Égypte  est plongé en plein drame depuis la destitution du président Mohamed Morsi par l’armée le 3 juillet. Plusieurs dizaines de ses partisans ont perdu la vie dans des face-à-face avec l’armée et des centaines ont été blessés. Des soldats ont été également  victimes d’attaques, notamment au Caire, à Miniya et dans le Sinaï. Le peuple est parcouru par une profonde ligne de fracture. Les Frères musulmans s’estiment bafoués et refusent de céder au fait accompli de leur éviction par les militaires. L’armée n’est pas en mesure d’instaurer une dictature dont le peuple égyptien ne veut plus. Les portes de l'inconnu sont grandes ouvertes cependant que la population continue de s’enfoncer dans les sables mouvants d’une crise économique sans fin.

Ces événements ont une portée potentiellement formidable qui replacent d'ores et déjà l’Égypte au cœur du monde arabe déserté le 17 septembre 1978 avec la signature des accords de paix séparée avec Israël, à Camp David, aux États-Unis.

Leur premier enseignement réside d'abord dans ce retour qui n’a pas de relation directe avec le conflit israélien, mais avec le désordre arabe. Ce désordre est lui-même déconnecté du conflit avec Israël —qui reste sa cause lointaine— puisqu’il plonge ses racines dans le mal-être des peuples arabes longtemps enfermés dans une sorte de prison gigogne. Ses premiers murs sont constitués de dictatures diverses et variées ; les murs suivants sont les frontières nationales étanches qui enferment une jeunesse pléthorique et désœuvrée. Suivent les barrières impérialistes qui maintiennent ces peuples dans un sous-développement endémique et favorisent leur exploitation à demeure. Viennent enfin le mur des armées — ou parfois des polices— dites nationales. Détournées de la guerre avec l’ennemi israélien, elles sont devenues les gardes chiourmes de leurs peuples. En faisant ses premiers pas vers la liberté retrouvée, le peuple égyptien s'est trouvé confronté  à sa faiblesse. La puissance des masses, fussent-elles imposantes, ne peut pas suppléer en effet à leur encadrement par des structures civiles efficaces, des médias responsables et une direction politique capable de frayer des perspectives abordables.

FAIBLESSE DE LA SOCIÉTÉ CIVILE ARABO-MUSULMANE

Abstraction faite des interférences  extérieures, les événements égyptiens ont mis en lumière l'anémie de la société civile par rapport à son institution armée. Cette institution reste en effet l’organisation la plus développé de la société en raison de sa prise en charge par les États-Unis, de sa formation aux équipements et aux méthodes modernes et de son rôle de relai entre l’intérieur et l’extérieur . À cela s’ajoutent les qualités inhérentes à ce type d’organisation fermée et disciplinée, qu’elle a d'ailleurs mises à profit pour se lancer dans le monde de l’économie et des affaires au point de produire 40% du PIB égyptien.  Face à cette institution devenue autonome, la société égyptienne paraît comme laissée à l’abandon. Après la mort de Nasser, elle est revenue à l’état qui caractérise les  sociétés arabes, exception faite du Liban. Les formations sociologiques modernes — partis,  syndicats, associations et médias —  y sont prises en sandwich entre un pouvoir totalitaire qui les harcèle et les lamine, et des islamistes qui les méprisent et les dénigrent en les taxant de laïcité, d’occidentalisme, voire d’athéisme ou de traîtrise.

Jusqu’à la chute de Ben Ali en Tunisie, suivie de l’assassinat de Kadhafi en Libye et de la déposition de Moubarak en Égypte, ce modèle binaire prévalait partout : l’État s’arrogeait une domination exclusive des institutions tandis que les islamistes —la nébuleuse des Frères musulmans— se posaient en représentants exclusifs de l’opposition au « tyran » qu’il convenait toutefois de respecter parce que l’unité devait prévaloir sur tout autre considération. Et il faut reconnaître qu'ils ont payé cette attitude au prix de leur liberté et du martyr de leurs prisonniers.
Ce schéma bi-structurel si profitable aux dictatures a été porté jusqu’à la caricature dans les trois pays candidats au « printemps arabe » où les Occidentaux justifiaient leur soutien aux « tyrans » en les qualifiant de « remparts » contre le « terrorisme islamiste ». C’est dire que les Occidentaux n'avaient  cure de l’existence d’une société civile moderne placée entre l’enclume islamique et le marteau de la tyrannie.

Là se trouve la racine du problème, car ce schéma binaire est conforme à la Charia qui n’admet pas le renversement du pouvoir en terre sunnite. "L’épée" appartient sans contestation possible à l’exécutif, tandis que la bonne guidance revient aux ulémas qui doivent se tenir à équidistance entre le pouvoir et le peuple. Cette légalité sunnite est justifiée par la peur de la « fitna », du chaos ; ce que justement les néoconservateurs réservaient à la région du Grand-Moyen-Orient qu'ils voulaient retailler à la mesure des rêves hégémoniques israéliens.

Les révoltes populaires arabes plus ou moins catalysées de l’extérieur, —quand elles n’ont pas été stimulées—, n’ont pas eu beaucoup de mal à se défaire de pouvoirs rapidement lâchés par leurs protecteurs occidentaux. Mais voilà qu’après la légalité sunnite renversée par le « printemps arabe », c’est au tour de la légalité démocratique qui lui a succédé d'être bafouée. C'est ce qui s'est passé en tout cas en Égypte avec la mutinerie de l’état-major de l’armée qui a pris prétexte d’une révolte massive des Égyptiens,  justifiée par l’inexpérience et les erreurs des nouveaux maîtres du pays. Le chaos est-il donc l’horizon indépassable des révoltes arabes ?

TRANSITION DÉMOCRATIQUE OU TRANSITION PAR LA DÉMOCRATIE ?

La transition démocratique mise en avant par les islamistes qui ont su détourner à leur profit les insurrections en Tunisie et en Égypte s’est trouvée comme tenaillée entre le modèle d’avant, conforme malgré tout à la charia, et celui d’après, supposé évoluer vers la démocratie. Or, démocratie et charia sont antinomiques. La charia prétend régir tous les actes et tous les aspects de la vie de l’individu et elle ne peut pas admettre de pouvoir en dehors de celui de Dieu. Il n'est pas possible d'opposer le suffrage universel au pouvoir de Dieu!

Depuis la fin de la monarchie du roi Farouk renversé par l’armée, ceux qui se sont succédés au pouvoir suprême égyptien sont issus des forces armées : Naguib, Nasser, Sadate et Moubarak. Aux côtés d’ une institution judiciaire fort importante et fort influente qui se réfère à la charia « comme source principale des lois » , l’institution armée incarne donc l’État véritable, tandis que la confrérie des Frères musulmans représente une opposition bien enracinée dans des masses populaire pauvres et incultes. Comme l'armée, la Confrérie représente aussi une force économique présente au niveau de l'entreprise et des métiers libéraux, avec des ramifications notamment dans le Golfe et au Soudan.
La politique de la confrérie a toujours visé la progression vers la prise du pouvoir depuis la base jusqu’au sommet en multipliant ses adeptes comme des poissons dans l’eau. Prise de court par l'irruption du "printemps", elle a décidé de prendre son train en marche.

Propulsé brusquement au sommet, le président Morsi n’était donc pas prêt, même s'il le voulait, à se comporter en chef d’État et en président de tous les Égyptiens. Il était resté le dirigeant d’un parti désireux de rassembler le plus d’adeptes parmi les Égyptiens musulmans parce que, tout simplement, la doctrine de sa confrérie ne vise pas le service du seul État égyptien mais celui d’une "oumma" musulmane qui le déborde de l’Atlantique jusqu’au Golfe.

De plus, et en raison de leur assujettissement, au moins partiel, aux  impératifs stratégiques occidentaux, les Frères musulmans égyptiens devaient donner la priorité à la refonte de la région arabe avec la constitution rapide d’un bloc sunnite pro-occidental allant de la Tunisie jusqu’au Soudan, ayant l’Égypte pour centre. Pour cela Morsi devait entrer tôt ou tard dans la guerre contre la Syrie pour la faire entrer de force dans ce bloc, et le Liban sunnite et la Jordanie avec.

Morsi avait donc besoin de disposer des pleins pouvoirs. Il s’est taillé une constitution sur mesures qui le plaçait au-dessus du pouvoir législatif. Il a surtout abordé la question de la minorité copte, non pas du point de vue national égyptien qui place les Coptes à égalité avec les musulmans, mais du point de vue de l’Empire sunnite qui confère aux chrétiens et aux juifs, — « gens du Livre » —, un statut de citoyens de seconde zone. On a tendance à l’oublier, mais la charia est taillée à la mesure d’un empire, non à celui, étriqué, de l’État nation.

Or, Morsi avait été élu, d’une courte tête, par les Égyptiens et non pas par la « oumma ». Il avait  été choisi pour servir l’Égypte, non pour la précipiter à la conquête d'un d’un nouvel empire sunnite.
En Tunisie qui se trouve confrontée aux mêmes problèmes, les choses se présentent différemment. Le pays de Bourguiba, bien que mis à mal par Ben Ali, a tenu l’armée en marge de la politique, libéré l’institution judiciaire de l’emprise de la charia, émancipé la femme, démocratisé l’enseignement en le généralisant, et, en tolérant les syndicats, a abouti en dernière analyse sur une société civile plus que forte que l'égyptienne, instruite et très difficile à soumettre.

Le problème avec les Frères musulmans et leur organisation semi-clandestine, réside dans leur pratique du langage codé et du double langage caractéristique des sociétés secrètes : ils disent « nation » et pensent « oumma » ; « peuple » (à servir) et ils pensent « islam » ; culture et ils la situent dans une « guerre des cultures » ; « révolution » et ils ont en tête l’instauration du califat … L’exercice  du pouvoir auquel ils n’étaient pas préparés a mis tout cela en lumière et créé une grande désillusion. Une partie du peuple  qui a voté pour eux s’est sentie trompée et a rejoint les dizaines de millions de déçus qui voulaient corriger leur premier choix avant qu’il ne soit trop tard. Même si l’armée en a tiré prétexte pour reprendre les rênes, comment ne pas voir que c’est l’attachement du peuple égyptien à la démocratie qui justifie son impatience et sa fureur ? Et comment ne pas reconnaître que pour inventer la démocratie telle qu’il la rêve en tout cas, il en arrive à la violenter lorsqu’elle déçoit ses attentes ? Mais, par ailleurs, comment empêcher un gouvernement  novice de s’instruire à partir de ses erreurs qui sont les meilleurs maîtres ?

Il se peut que l’erreur de trop de la présidence Morsi ait résidé dans son appel au « jihad » en Syrie. Cet appel n’avait vraiment rien à voir avec la transition démocratique. S’adressant le 15 juin dernier à un auditoire exclusivement composé de Frères musulmans et de leurs partisans réunis dans une salle omnisports couverte, Mohamed Morsi a lancé l’ordre de mener le « jihad » en Syrie et annoncé la rupture des relations diplomatiques avec Damas. Cet épisode résume à lui seul toute la confusion qui habite l’esprit des nouveaux dirigeants du Caire : un homme politique qui n’a pas la qualité d’un chef religieux décide de lancer une guerre sainte contre un peuple musulman, et le président de la République égyptienne, ignorant tous les usages et foulant au pieds les intérêts stratégiques de son pays décide tout seul de couper les relations avec  la Syrie!   Pourquoi la Syrie et pas Israël pouvait se dire  le plus modeste des Égyptiens ?

Quoi qu’il en soit, un tel appel était lourd de signification. Il devait logiquement déboucher sur la levée d’une armée qui doublerait  l’armée nationale. Le résultat aurait vraisemblablement  entraîné un long engagement  fratricide en Syrie et la création à terme d’une nouvelle armée égyptienne sur le modèle de celle des Gardiens de la révolution en Iran, pays qui fascine et défie tout à la fois les tenants de l’islam politique sunnite.

Le plus troublant dans les événements égyptien vient cependant du malaise que l'on ressent quand on les relie à des événements tout aussi brutaux et proches dans le temps : les troubles qui embrasent la rue turque depuis le 28 mai et les changements intervenus à la tête du pouvoir au Qatar, le 25 juin, une semaine avant la chute de Morsi.

(à suivre)