26 juillet 2013

CEUX QU'ON TUE EN TUNISIE

L’exécution, le 25 juin dernier, date du 57ème anniversaire de la République en Tunisie, du député Mohamed Brahmi (58 ans) porte à trois le nombre d’hommes politiques assassinés depuis l’avènement du gouvernement issu de la « révolution ».

Le 6 février 2013, c’était Chokri Belaïd qui avait été abattu de manière quasiment identique.

Le 18 octobre 2012, c’était Lotfi Nagdh, l’ex-président de l’union régionale des agriculteurs, à Tataouine, qui avait été lynché à mort sous les yeux de la police. Les huit assassins présumés, mystérieusement transférés, le 18 juin 2013, du Tribunal de Tataouine à celui de Sousse, avaient reçu la visite du président du bloc parlementaire d’Ennahdha, Sahbi Ätig, qui leur avait promis leur libération et le classement de l’affaire.

Les trois hommes abattus sous le règne d'Ennahdha ont plusieurs points communs.
1-  Leur hostilité déclarée à l’islamisme politique,
2- Ils sont des militants nationalistes proches de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), colonne vertébrale du mouvement national de libération, sans équivalent dans le monde arabe, musulman et en Afrique,
3- Leur attachement à l’identité arabe va de pair avec leur sympathie pour la Révolution algérienne et pour le combat actuel de la Syrie laïque,
4-Leur enracinement dans la Tunisie intérieure déshéritée en font d'authentiques porte-paroles de l'insurrection du peuple tunisien à partir de Sidi Bouzid, la ville dont Mohamed Brahmi était le député,

Les trois victimes sont représentatives des combats de la Tunisie contemporaine pour sa libération de l’aliénation économique et pour l'affirmation de son identité particulière. D’où leur lutte acharnée contre des gouvernants qui sont en train de faire régresser la Tunisie à grande vitesse, menaçant et ruinant les acquis de ses luttes, en étroite coordination avec les forces colonialistes occidentales et les pouvoirs féodaux du Golfe.

Le profil de ces trois martyrs suggère celui de leurs assassins. Les Tunisiens ne s’y sont pas trompés qui ont pointé du doigt la responsabilité, au moins indirecte, d’Ennahdha et de son chef, Rached Ghannouchi. Sous le règne de ce dernier, véritable gouverneur de la Tunisie pour le compte  du Golfe, Londres et Washington, l’insécurité règne aggravée par la passivité de la police devant les débordements des islamistes et les agressions perpétrées par leurs milices. À ce climat d’insécurité s’ajoute le laxisme de la Justice devant les appels au meurtre lancés quotidiennement par des hommes dits de « religion » et par des politiques proches d’Ennahdha. Une Justice qui harcèle par ailleurs des femmes innocentes en les accusant des crimes dont elle ont été les victimes, et poursuit de sa vindicte les artistes et les hommes de presse ;  une Justice qui n’a rien fait pour retrouver les assassins de Chokri Belaïd et a participé aux manigances visant la libération des assassins présumés de Lotfi Naghd.

Cependant, Ennahdha a-t-elle intérêt à commettre un tel crime ? Ceux qui répondent par l’affirmative soulignent que la victime avait été l’objet d’appels au meurtre pour avoir soutenu la chute de Morsi en Égypte et pour avoir appelé le peuple tunisien à rééditer l’événement égyptien en Tunisie. Mais cela revient à situer le crime dans le contexte purement tunisien alors que la Tunisie est aussi l’enjeu d’une bataille qui déborde largement ses frontières pour embrasser l’ensemble de l’aire arabe et musulmane.

Depuis que le Qatar, parrain du « printemps arabe » a été mis sur la touche le 25 juin dernier et que l’Arabie saoudite a pris la relève, les Frères musulmans ont tout de suite senti le vent du boulet avec la chute de Morsi en Égypte. L’islam wahabite est antinomique de celui des Frères musulmans et la rivalité entre ces deux islams est  parfaitement insupportable aux Saoudiens. Le Hamas palestinien, pris de court, paraît suspendu entre ciel et terre. Les Frères musulmans syriens ont été éjectés en perdant leur position hégémonique au sein de la « coalition nationale syrienne » désormais dirigée par un agent de Riyad, Mohamed Jarba, membre d’une tribu présente également en Arabie, en Syrie et en Jordanie. Mais comment faire tomber Ennahdha, la branche tunisienne des Frères musulmans et mettre hors d’état de nuire toute velléité réformiste en Tunisie ?

Les Saoudiens disposent, en Tunisie d’une cinquième colonne que, pour ménager Riyad, les Nahdhaouis ont laissé croître et prospérer. Ce sont les salafistes au drapeau noir dans les rangs desquels il est facile de recruter des tueurs à gage. L’hypothèse mérite d’autant plus d’être examinée que le ministère saoudien de l’Intérieur est dirigé par Bandar Ben Sultane qui a une longue histoire (avec la CIA quand il était ambassadeur à Washington) dans la manipulation des groupes affiliés à al-Qaïda, pour les détourner d’abord de l’Arabie saoudite et les orienter contre les « infidèles » soviétiques en Afghanistan, puis pour les diriger contre l’Algérie au cours de la décennie noire de la fin du siècle dernier.
À chaque fois on a eu affaire au même schéma.
Dans un premier temps, il y a  une tentative légaliste d'arrivée au pouvoir d'islamistes à prétentions réformistes et, dans un deuxième temps, l’avortement de cette tentative est accompagnée de l’irruption de l’islamisme radical et sanguinaire d’inspiration wahhabite.

Un tel schéma se prépare pour la Syrie avec l’annonce de la création imminente d’un Émirat islamique depuis Alep (probablement à la fin du ramadan). Ce schéma  s’esquisse en Égypte avec la mobilisation des « jihadistes » dans le Sinaï et leur approvisionnement en armes en provenance de la Libye, un pays qui est d’ores et déjà dans la deuxième phase du schéma.
Pour simplifier encore, le premier mouvement est associé au Qtar et à la chaine al-Jazeera ; le second à l’Arabie saoudite.

L’objectif du mouvement qui a démarré en Tunisie fin 2010 vise l’alignement de l’ensemble de l’aire arabe et musulmane, —charnière entre l’Orient et l’Occident—, pour la mettre au service des intérêts énergétiques occidentaux face à la Chine et à la Russie. Mais le Qatar a échoué à piloter un tel changement. Non seulement la Syrie résiste et l’Algérie est restée hors de portée, mais les nouveaux pouvoirs, à Tunis et au Caire ont débouché sur des transitions pouvant durer, retardant l’avènement du Grand-Moyen-Orient, risquant même de dégager des alternatives inattendues, contraires aux buts poursuivis. D’où la nécessité de faire entrer en scène l’Arabie saoudite avec sa longue expertise dans la manipulation du salafisme takfiriste et du terrorisme quaïdiste.

La grande erreur d’Ennahdha en Tunisie a été de sous-estimer l’Arabie saoudite et les courants salafistes. Sa naïveté a été de croire qu’en tolérant ces derniers, elle donnerait des gages à Riyad qui a en commun, avec les Frères musulmans, de considérer le nationalisme arabe comme un ennemi mortel, et non pas Israël ou l’impérialisme occidental. Ennahdha est allée loin dans cette voie antipatriotique en tolérant l’implantation aux frontières de l’Algérie, d’un foyer actif d’al-Qaïda, situé dans les bois de djebel Chaâmbi, et ce malgré les victimes dans les rangs de l'armée tunisienne, tombées à cause des mines posées par les "jihadistes".

Pour revenir au meurtre de Mohamed Brahmi, ses commanditaires peuvent avoir pour objectif de plonger la Tunisie dans un chaos qui serait favorable à la contagion par le terrorisme libyen d’un territoire qui a des frontières poreuses avec l’Algérie. Pour réussir leur production, les scénaristes du "printemps arabe" ont en effet besoin, plus que jamais, à faire subir à l'Algérie le même traitement que celui imposé à la Syrie et qui menace désormais l'Égypte : partout où il y a une société civile qui résiste, on fait donner les forces de la barbarie.



Aucun commentaire: