13 juillet 2013

CHANGEMENT DE DONNE AU PROCHE-ORIENT (1)

L'Égypte  est plongé en plein drame depuis la destitution du président Mohamed Morsi par l’armée le 3 juillet. Plusieurs dizaines de ses partisans ont perdu la vie dans des face-à-face avec l’armée et des centaines ont été blessés. Des soldats ont été également  victimes d’attaques, notamment au Caire, à Miniya et dans le Sinaï. Le peuple est parcouru par une profonde ligne de fracture. Les Frères musulmans s’estiment bafoués et refusent de céder au fait accompli de leur éviction par les militaires. L’armée n’est pas en mesure d’instaurer une dictature dont le peuple égyptien ne veut plus. Les portes de l'inconnu sont grandes ouvertes cependant que la population continue de s’enfoncer dans les sables mouvants d’une crise économique sans fin.

Ces événements ont une portée potentiellement formidable qui replacent d'ores et déjà l’Égypte au cœur du monde arabe déserté le 17 septembre 1978 avec la signature des accords de paix séparée avec Israël, à Camp David, aux États-Unis.

Leur premier enseignement réside d'abord dans ce retour qui n’a pas de relation directe avec le conflit israélien, mais avec le désordre arabe. Ce désordre est lui-même déconnecté du conflit avec Israël —qui reste sa cause lointaine— puisqu’il plonge ses racines dans le mal-être des peuples arabes longtemps enfermés dans une sorte de prison gigogne. Ses premiers murs sont constitués de dictatures diverses et variées ; les murs suivants sont les frontières nationales étanches qui enferment une jeunesse pléthorique et désœuvrée. Suivent les barrières impérialistes qui maintiennent ces peuples dans un sous-développement endémique et favorisent leur exploitation à demeure. Viennent enfin le mur des armées — ou parfois des polices— dites nationales. Détournées de la guerre avec l’ennemi israélien, elles sont devenues les gardes chiourmes de leurs peuples. En faisant ses premiers pas vers la liberté retrouvée, le peuple égyptien s'est trouvé confronté  à sa faiblesse. La puissance des masses, fussent-elles imposantes, ne peut pas suppléer en effet à leur encadrement par des structures civiles efficaces, des médias responsables et une direction politique capable de frayer des perspectives abordables.

FAIBLESSE DE LA SOCIÉTÉ CIVILE ARABO-MUSULMANE

Abstraction faite des interférences  extérieures, les événements égyptiens ont mis en lumière l'anémie de la société civile par rapport à son institution armée. Cette institution reste en effet l’organisation la plus développé de la société en raison de sa prise en charge par les États-Unis, de sa formation aux équipements et aux méthodes modernes et de son rôle de relai entre l’intérieur et l’extérieur . À cela s’ajoutent les qualités inhérentes à ce type d’organisation fermée et disciplinée, qu’elle a d'ailleurs mises à profit pour se lancer dans le monde de l’économie et des affaires au point de produire 40% du PIB égyptien.  Face à cette institution devenue autonome, la société égyptienne paraît comme laissée à l’abandon. Après la mort de Nasser, elle est revenue à l’état qui caractérise les  sociétés arabes, exception faite du Liban. Les formations sociologiques modernes — partis,  syndicats, associations et médias —  y sont prises en sandwich entre un pouvoir totalitaire qui les harcèle et les lamine, et des islamistes qui les méprisent et les dénigrent en les taxant de laïcité, d’occidentalisme, voire d’athéisme ou de traîtrise.

Jusqu’à la chute de Ben Ali en Tunisie, suivie de l’assassinat de Kadhafi en Libye et de la déposition de Moubarak en Égypte, ce modèle binaire prévalait partout : l’État s’arrogeait une domination exclusive des institutions tandis que les islamistes —la nébuleuse des Frères musulmans— se posaient en représentants exclusifs de l’opposition au « tyran » qu’il convenait toutefois de respecter parce que l’unité devait prévaloir sur tout autre considération. Et il faut reconnaître qu'ils ont payé cette attitude au prix de leur liberté et du martyr de leurs prisonniers.
Ce schéma bi-structurel si profitable aux dictatures a été porté jusqu’à la caricature dans les trois pays candidats au « printemps arabe » où les Occidentaux justifiaient leur soutien aux « tyrans » en les qualifiant de « remparts » contre le « terrorisme islamiste ». C’est dire que les Occidentaux n'avaient  cure de l’existence d’une société civile moderne placée entre l’enclume islamique et le marteau de la tyrannie.

Là se trouve la racine du problème, car ce schéma binaire est conforme à la Charia qui n’admet pas le renversement du pouvoir en terre sunnite. "L’épée" appartient sans contestation possible à l’exécutif, tandis que la bonne guidance revient aux ulémas qui doivent se tenir à équidistance entre le pouvoir et le peuple. Cette légalité sunnite est justifiée par la peur de la « fitna », du chaos ; ce que justement les néoconservateurs réservaient à la région du Grand-Moyen-Orient qu'ils voulaient retailler à la mesure des rêves hégémoniques israéliens.

Les révoltes populaires arabes plus ou moins catalysées de l’extérieur, —quand elles n’ont pas été stimulées—, n’ont pas eu beaucoup de mal à se défaire de pouvoirs rapidement lâchés par leurs protecteurs occidentaux. Mais voilà qu’après la légalité sunnite renversée par le « printemps arabe », c’est au tour de la légalité démocratique qui lui a succédé d'être bafouée. C'est ce qui s'est passé en tout cas en Égypte avec la mutinerie de l’état-major de l’armée qui a pris prétexte d’une révolte massive des Égyptiens,  justifiée par l’inexpérience et les erreurs des nouveaux maîtres du pays. Le chaos est-il donc l’horizon indépassable des révoltes arabes ?

TRANSITION DÉMOCRATIQUE OU TRANSITION PAR LA DÉMOCRATIE ?

La transition démocratique mise en avant par les islamistes qui ont su détourner à leur profit les insurrections en Tunisie et en Égypte s’est trouvée comme tenaillée entre le modèle d’avant, conforme malgré tout à la charia, et celui d’après, supposé évoluer vers la démocratie. Or, démocratie et charia sont antinomiques. La charia prétend régir tous les actes et tous les aspects de la vie de l’individu et elle ne peut pas admettre de pouvoir en dehors de celui de Dieu. Il n'est pas possible d'opposer le suffrage universel au pouvoir de Dieu!

Depuis la fin de la monarchie du roi Farouk renversé par l’armée, ceux qui se sont succédés au pouvoir suprême égyptien sont issus des forces armées : Naguib, Nasser, Sadate et Moubarak. Aux côtés d’ une institution judiciaire fort importante et fort influente qui se réfère à la charia « comme source principale des lois » , l’institution armée incarne donc l’État véritable, tandis que la confrérie des Frères musulmans représente une opposition bien enracinée dans des masses populaire pauvres et incultes. Comme l'armée, la Confrérie représente aussi une force économique présente au niveau de l'entreprise et des métiers libéraux, avec des ramifications notamment dans le Golfe et au Soudan.
La politique de la confrérie a toujours visé la progression vers la prise du pouvoir depuis la base jusqu’au sommet en multipliant ses adeptes comme des poissons dans l’eau. Prise de court par l'irruption du "printemps", elle a décidé de prendre son train en marche.

Propulsé brusquement au sommet, le président Morsi n’était donc pas prêt, même s'il le voulait, à se comporter en chef d’État et en président de tous les Égyptiens. Il était resté le dirigeant d’un parti désireux de rassembler le plus d’adeptes parmi les Égyptiens musulmans parce que, tout simplement, la doctrine de sa confrérie ne vise pas le service du seul État égyptien mais celui d’une "oumma" musulmane qui le déborde de l’Atlantique jusqu’au Golfe.

De plus, et en raison de leur assujettissement, au moins partiel, aux  impératifs stratégiques occidentaux, les Frères musulmans égyptiens devaient donner la priorité à la refonte de la région arabe avec la constitution rapide d’un bloc sunnite pro-occidental allant de la Tunisie jusqu’au Soudan, ayant l’Égypte pour centre. Pour cela Morsi devait entrer tôt ou tard dans la guerre contre la Syrie pour la faire entrer de force dans ce bloc, et le Liban sunnite et la Jordanie avec.

Morsi avait donc besoin de disposer des pleins pouvoirs. Il s’est taillé une constitution sur mesures qui le plaçait au-dessus du pouvoir législatif. Il a surtout abordé la question de la minorité copte, non pas du point de vue national égyptien qui place les Coptes à égalité avec les musulmans, mais du point de vue de l’Empire sunnite qui confère aux chrétiens et aux juifs, — « gens du Livre » —, un statut de citoyens de seconde zone. On a tendance à l’oublier, mais la charia est taillée à la mesure d’un empire, non à celui, étriqué, de l’État nation.

Or, Morsi avait été élu, d’une courte tête, par les Égyptiens et non pas par la « oumma ». Il avait  été choisi pour servir l’Égypte, non pour la précipiter à la conquête d'un d’un nouvel empire sunnite.
En Tunisie qui se trouve confrontée aux mêmes problèmes, les choses se présentent différemment. Le pays de Bourguiba, bien que mis à mal par Ben Ali, a tenu l’armée en marge de la politique, libéré l’institution judiciaire de l’emprise de la charia, émancipé la femme, démocratisé l’enseignement en le généralisant, et, en tolérant les syndicats, a abouti en dernière analyse sur une société civile plus que forte que l'égyptienne, instruite et très difficile à soumettre.

Le problème avec les Frères musulmans et leur organisation semi-clandestine, réside dans leur pratique du langage codé et du double langage caractéristique des sociétés secrètes : ils disent « nation » et pensent « oumma » ; « peuple » (à servir) et ils pensent « islam » ; culture et ils la situent dans une « guerre des cultures » ; « révolution » et ils ont en tête l’instauration du califat … L’exercice  du pouvoir auquel ils n’étaient pas préparés a mis tout cela en lumière et créé une grande désillusion. Une partie du peuple  qui a voté pour eux s’est sentie trompée et a rejoint les dizaines de millions de déçus qui voulaient corriger leur premier choix avant qu’il ne soit trop tard. Même si l’armée en a tiré prétexte pour reprendre les rênes, comment ne pas voir que c’est l’attachement du peuple égyptien à la démocratie qui justifie son impatience et sa fureur ? Et comment ne pas reconnaître que pour inventer la démocratie telle qu’il la rêve en tout cas, il en arrive à la violenter lorsqu’elle déçoit ses attentes ? Mais, par ailleurs, comment empêcher un gouvernement  novice de s’instruire à partir de ses erreurs qui sont les meilleurs maîtres ?

Il se peut que l’erreur de trop de la présidence Morsi ait résidé dans son appel au « jihad » en Syrie. Cet appel n’avait vraiment rien à voir avec la transition démocratique. S’adressant le 15 juin dernier à un auditoire exclusivement composé de Frères musulmans et de leurs partisans réunis dans une salle omnisports couverte, Mohamed Morsi a lancé l’ordre de mener le « jihad » en Syrie et annoncé la rupture des relations diplomatiques avec Damas. Cet épisode résume à lui seul toute la confusion qui habite l’esprit des nouveaux dirigeants du Caire : un homme politique qui n’a pas la qualité d’un chef religieux décide de lancer une guerre sainte contre un peuple musulman, et le président de la République égyptienne, ignorant tous les usages et foulant au pieds les intérêts stratégiques de son pays décide tout seul de couper les relations avec  la Syrie!   Pourquoi la Syrie et pas Israël pouvait se dire  le plus modeste des Égyptiens ?

Quoi qu’il en soit, un tel appel était lourd de signification. Il devait logiquement déboucher sur la levée d’une armée qui doublerait  l’armée nationale. Le résultat aurait vraisemblablement  entraîné un long engagement  fratricide en Syrie et la création à terme d’une nouvelle armée égyptienne sur le modèle de celle des Gardiens de la révolution en Iran, pays qui fascine et défie tout à la fois les tenants de l’islam politique sunnite.

Le plus troublant dans les événements égyptien vient cependant du malaise que l'on ressent quand on les relie à des événements tout aussi brutaux et proches dans le temps : les troubles qui embrasent la rue turque depuis le 28 mai et les changements intervenus à la tête du pouvoir au Qatar, le 25 juin, une semaine avant la chute de Morsi.

(à suivre)

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