16 juillet 2013

CHANGEMENT DE DONNE AU PROCHE-ORIENT (suite et fin)


Le rôle du Qatar et de la Turquie dans le désordre arabe n’est plus à démontrer. Ce qui frappe est la simultanéité de leurs éclipses respectives commencées le 28 mai dernier pour les dirigeants turcs et le 25 juin avec la démission de l’émir du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, au profit de son fils, le prince Tamim.  Hamad ben Jassem ben Jabr Al Thani, le Premier ministre qui était à la pointe de l’activisme anti-syrien avait été sorti par la même occasion. Enfin, l’imam El-Qaradawi qui avait apporté sa caution à tous les crimes commis au nom du « printemps arabe » avait été expulsé manu-militari du Qatar dont il a pourtant la nationalité, vers l’Égypte, sa patrie d’origine, où il a été arrêté après avoir pris parti pour Morsi contre l’armée. Pour clore le tout, la télévision Al-Jazeera a cessé définitivement de nuire en Égypte où son personnel local a démissionné. C’est donc tout le montage du feuilleton du « printemps arabe » qui a été défait. Et cela survient après que ses promoteurs les plus en vue aux États-Unis aient été eux aussi écartés : l’ancienne Secrétaire d’État aux affaires étrangères, Hillary Clinton, et le précédent chef du Pentagone, David Pétraeus. Ce qui a tendance à donner crédit à l’existence d’une entente entre la nouvelle Administration Obama et la Russie du président Poutine en vue d’une sortie politique de la crise syrienne  exigeant la mise sur la touche des va-t-en-guerre les plus résolus : Ankara, Doha, Paris et Londres.

C'est ce qui est bel et bien arrivé et les cartes ont été redistribuées. Désormais, dans le Proche-Orient arabe, un seul joueur dispose de toutes les cartes du camp anti-syrien :  l’Arabie saoudite. Ce qui revient à replacer la région dans les mâchoires de la tenaille étasunienne formée par Israël et l'Arabie des Saoud. On revient aux "classiques".

En ces temps étranges de troubles, il semble qu’il doive y avoir des repères pour s’y retrouver quand même, comme avec les pierres que le Petit Poucet emporté par l’Ogre avait laissé tomber de sa poche le long du chemin conduisant au repaire de son ravisseur.
Le 25 juin dernier plusieurs pierres furent jetées. Le Secrétaire d’État aux Affaires étrangères, John Kerry, se trouvait ce jour-là à Riyad où, dans le cadre d’une tournée dans la région, il a participé à une conférence de presse aux côtés de son homologue saoudien, Saoud el-Fayçal. Il l’a écouté, sans broncher, déclarer que la Syrie était désormais « un territoire occupé » qu’il fallait libérer de ses occupants que sont le Hezbollah et, par conséquent, l’Iran. En réalité, le vieux ministre en poste depuis plus de quarante ans voulait dire que l’Arabie saoudite ne visait plus la chute du régime d’Al-Assad et qu’elle voulait recentrer ses efforts pour disputer la Syrie (et le Liban) à l’influence de l’Iran. C’était, en d’autres mots, un retour avec la caution étasunienne à la politique traditionnelle de Riyad dans cette région où elle dispose d’alliés sûrs  qui ne sont pas les Frères musulmans. Ce même jour, le Qatar changeait de direction et, ce jour-là avaient débutées aussi les premières manifestations du mouvement Tamarroud (Rebellion) en Égypte  qui culmineront le 30 juin avec l’objectif déclaré d’obtenir coûte que coûte la démission de Mohamed Morsi. Ce qui fut fait le 3 juillet quand l'armée égyptienne démit et mit aux arrêts Mohamed Morsi, pourtant citoyen des États-Unis d'Amérique et membre de son Secret Defense!

RETOUR À LA CASE DÉPART 


Le train du désordre arabe lancé en Tunisie en janvier 2010, et qui avait vite fait de dérailler, en cachait un autre qui devait être propulsé par le mouvement des Frères musulmans et devait permettre de faire perdurer l’hégémonie occidentale dans une aire arabe où la confrérie dispose d'un soutien populaire qui la donnait gagnante là où des élections démocratiques pouvaient être tenues.

Ce choix promu par Londres et Washington se justifiait aussi par le fait que la confrérie n’a jamais œuvré contre les intérêts anglo-saxons depuis sa création quatre-vingt cinq ans plus tôt en Égypte. Mais il signifiait surtout, et c'est le plus important, une mise à l'écart de l’islam saoudien qui n'est pas clandestin et ne campe pas dans l'opposition aux pouvoirs établis. L'islam saoudien représente en fait la ligne politique officielle de Riyad dans l’ensemble de l’aire sunnite arabe, africaine et asiatique où les pouvoirs en place pouvaient compter sur lui, du Maroc jusqu’au Pakistan, de l’Égypte jusqu’en Afghanistan et de Tunisie jusqu’au Soudan. C'est pour cela qu'il ne correspondait plus aux intérêts de ceux qui, voulant miser sur le "chaos constructeur",  savaient que l'islam saoudien a échoué à influer sur le cours anti-israélien et anti-américain de la politique des gouvernements de Damas, Bagdad, Tripoli (Libye) et Alger, comme il n’avait pas non plus les moyens de les faire tomber.

L’islam politique saoudien et ses légions armées d’al-Qaïda avait certes beaucoup servi à l'échelle internationale pour aider la dynastie Bush, père et fils, dans ses tentatives de prendre pied en Asie centrale à partir de l’Afghanistan.  Mais, après leur échec  en Afghanistan et en Irak, les néoconservateurs de Washington s'étaient reportés sur les Frères musulmans pour prendre la région arabe de l’intérieur et pour la « remodeler » conformément aux intérêts israéliens. Cela cadrait avec la nouvelle politique d'Obama telle que définie lors de son premier mandat et qui consistait à miser sur le 'soft power' pour pousser les sociétés civiles à faire tomber les régimes indésirables. Cela recoupait aussi les vues des   partisans du "choc des civilisations" qui envisageaient le remodelage du Moyen-Orient sur une base ethnique et religieuse  telle que voulue par Israël et qui devait déboucher à terme sur le morcellement de l’Arabie saoudite qui serait notamment coupée de ses provinces pétrolières chiites et privée du nerf de la guerre que sont les pétrodollars.
Le but ultime poursuivi visait le rétrécissement  du monde arabe sunnite qui devait être confiné dans le désert de la péninsule arabe, de d’Irak (la province d’Al-Anbar), de Jordanie et de Syrie et entouré de puissances non arabes hostiles : la Turquie, l'Iran, le Kurdistan, Israël et le Soudan du Sud. Un tel remodelage aurait eu en outre le mérite de débarrasser les Occidentaux d'un allié féodal aussi peu commode qu'incommodant en lui préférant des chefs d'orchestre sunnites à l'image plus avenante : l'émir Hamad du Qatar et le Premier ministre turc, Erdogan, réputés modérés et même "démocrates".  Ils avaient fait miroiter aux yeux des dirigeants du  Qatar  la perspective d’un agrandissement de leur émirat au profit de l’Arabie saoudite et ils avaient laissé croire à la Turquie qu'elle pouvait prendre la direction de l’ensemble sunnite "démocratique" qui sera constitué.


Après avoir accusé le coup, la première riposte de Riyad à cette orchestration du désordre arabe a résidé dans l’activation de ses agents dormants qui sont les salafistes, acquis pour la plupart à une vision intransigeante de l’islam (le parti Nour en Égypte, le Parti de la Libération islamique en Tunisie…). Ils constituent l’aile révolutionnaire de l’islamisme politique, opposée à l’aile réformiste des Frères musulmans. Sociologiquement, la première appartient à l’espace-temps des tribus, et la seconde à celui de la ville.

Le choc des deux islam politiques s’est produit en Tunisie autour de l’ambassade des États-Unis. Attaquée par les salafistes pro-saoudiens elle ne fut pas défendue par les Frères musulmans qui firent intervenir les forces de l’ordre deux heures après le début de l’assaut. Madame Hillary Clinton, alors en poste et qui représentait les néoconservateurs étasuniens, avait très mal pris la chose. D’autant que ces événements survenaient peu après l’attaque d’un local de la CIA à Benghazi et l’assassinat de l’ambassadeur étasunien qui s’y trouvait ; attaque qui avait mis à mal un autre faucon de l’Administration US, le général Pétraeus.

Mais c’est en Syrie que l’entrée en scène des salafistes —le Front al-Nosra pour l'essentiel— a fait le plus de mal aux projets de renversement du régime de Damas. En engageant ses propres combattants d’obédience quaïdiste, l’Arabie saoudite y a  rendu en effet impossible tout projet d’unification de l’ « opposition » sous les ailes de Doha et d'Ankara. L’émergence sur le terrain d’un « État islamique d’Irak et de Syrie », — avec les exactions contre les civils et la destruction méthodique des infrastructures qui ont précédé et suivi sa proclamation —, a fait ensuite basculer la majorité des Syriens dans le camp de Bachar al-Assad. Ainsi, en se défendant contre les plans des néoconservateurs visant à terme son démembrement, l'Arabie saoudite avait contribué objectivement à renforcer la position du président syrien.

Le tournant qui a décidé Riyad à reprendre les commandes de la politique arabe régionale a été la victoire de l’armée arabe syrienne à Qusseir dont les Saoudiens ont tiré au moins trois enseignements :

Les États-Unis et le bloc occidental sont bel et bien en perte d'influence et ne sont plus en mesure d’atteindre leurs objectifs politiques et militaires en Syrie et dans la région ;
 
— la Russie et la Chine ne craignent pas les États-Unis. Elles sont décidées à empêcher les néoconservateurs occidentaux à surfer sur l’islam politique pour accoster aux rivages du Caucase russe et des provinces musulmanes chinoises (le Xiangtan).

— L'Arabie saoudite est donc libre de renouer avec sa politique sunnite traditionnelle que préoccupe la montée en puissance de l'Iran, sans empiéter sur les intérêts des grandes puissances et en continuant à servir ceux des États-Unis.


Vu sous cet angle, le renversement de Morsi annonce la remise  de la région arabe  à l'heure saoudienne et signe la fin de la récréation "printanière".

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